9 janvier 2016

Juge et partie

Parce que c'est compliqué à expliquer, commençons par une petite histoire... 

Je serre les dents, j’espère que tu n’as pas vu le coin de ma lèvre se crisper. J’espère que tu n’as pas vu mes sourcils se froncer, encore une fois, au fil de ton récit. L’expression de cette lassitude ne t’es pas destinée. Elle te concerne mais tu n’es pas censée la voir. Du moins, je ne suis pas censée te la montrer.

Professionnelle, j’ai ouvert mes mains pour recevoir ta douleur quand tu es arrivée pour la première fois. Comme je le fais à chaque fois. Je ne sais rien de toi et je ne veux pas tout savoir, je n’en ai pas besoin. Mais j’écouterai ce que tu choisiras de me dire.

Je n’ai pas personnellement vécu d’épisode similaire à celui qui t’amène.

Je sais la douleur pourtant. Celle d’un poignet pourri, celle qui lance sans arrêt des heures durant, celle qui brutalement handicape le moindre geste et qui rend folle d’impuissance. Je sais aussi le coup de poignard de l’infection pulmonaire, le goût métallique du taux d’oxygène qui baisse et la fièvre qui explose dans ma tête.

Ces douleurs-là, je les ai connues. Moi. Sans la soignante.
Mais ta douleur, je ne la connais pas. Pas personnellement. Je ne peux pas compatir. Ni comparer. Elle est tienne et la soignante, sans moi, devra respecter ta façon de la vivre.

J’ai entendu ta peine. J’ai essayé de la comprendre, avec un interrogatoire, un bilan et des hypothèses. Mes armes de soignantes. On a mis en route des choses, des choses qui marchent d’habitude, avec les autres. Mais chez toi, ça ne marche pas. On a changé plusieurs fois de stratégie. Et toujours rien.

Je ne comprends pas ta douleur. Ni en tant que soignante, ni en tant que moi. J’ai fait de mon mieux, je suis allée au bout de ma réflexion mais rien n’a marché. J’ai botté en touche, je t’ai renvoyé vers ton médecin mais visiblement pour lui, il n’y a rien d’autre à faire.

Soignante, je n’ai pas su répondre à ta douleur avec mes armes. Personnellement, j’ai envie de penser que tu exagères, ça serait si facile. J’ai envie de penser que tu es bien douillette pour ton âge. Juger. Et un jugement, c’est personnel. Parce qu’un professionnel ne juge pas. Il entend. Il analyse. Il reçoit. Mais il ne JUGE pas.

Si je me permets de te juger, tu n’auras plus affaire à une soignante mais à une simple femme (aheum). Et tu n’es pas venue pour ça.

La douleur est une sensation désagréable subjective. Unique et propre à chacun. Cette douleur, c’est la tienne, tu la vis comme tu le peux, comme tu l’entends. Tu me dis que tu souffres. Je te crois. C’est mon job. En plus, sur toi, ça se voit.

Je lutte parce que j’ai du mal à rester neutre. Tu as mis la soignante en moi en échec. Enfin pas toi, ta douleur, et personnellement, j’aime pas l’échec. J’ai envie de te le remettre sur le dos. Mais il ne faut pas. C’est une barrière que je ne dois pas franchir, ce ne serait pas professionnel.

C’était une lassitude personnelle que je n’aurai pas dû laisser échapper. J’espère que tu ne l’as pas vue, je fais de mon mieux pour te soulager. Promets-moi que le jour où tu trouveras une solution pour atténuer ta douleur, avec moi, ou un autre, un humain ou un comprimé, un vrai médecin ou un charlatan, tu m’appelleras pour m’en parler. Pour que je sache comment mieux aider la prochaine toi et moins lutter pour qu’un avis personnel ne vienne parasiter mon regard de professionnelle.

***

J’ai senti ce fil, il y a peu. Cette espèce de barrière entre la femme et la soignante, ces pensées qui ne devraient se ranger que dans une case ou dans une autre, moi qui n’aime que les mélanges. J’ai encore du mal à mettre les bons mots dessus peut-être parce que même pour moi ça n’est pas encore clair.

Et pourtant, depuis, dans ma tête c’est plus fluide.

J’ai ma petite case noire pour les avis personnels qu’ils ne doivent pas entendre. Des petits coups de gueule que je pousse parfois sur twitter sur ces relous qui ont toujours mal, pour « rien », toujours en retard, qui n’ont pas fait les exercices mais qui ont aimé le massage de la dernière fois.

Je me suis relue, à froid. Et je ne me suis pas reconnue. Et ceux à qui je faisais allusion ne m’auraient pas reconnue non plus. La fille qui dit ça, est une gamine pourrie gâtée qui a envie de se faire plaindre. En gros, moi, et mon ras-le-bol personnel à deux balles.

Et celui-là, ils ne le voient pas. Mon job, c’est de ne pas leur montrer cette partie-là de moi. Ils ne sont définitivement pas là pour ça. Ils sont venus vers une professionnelle. Ils voient la tendresse, le respect que j’ai pour eux. J’espère. J’espère qu’ils sentent dans mes mains l’envie de les dénouer, au sens propre comme au figuré. Et rien que ça. Même si je me mets souvent émotionnellement à nu devant eux, le négatif restera en dehors de ma pièce. 

Et ça, cette dualité, cette ambivalence, cette schizophrénie – appelez-moi comme vous voudrez, ça vaut pour la douleur mais pas que.

Ça vaut pour les parents inquiets qui en font trop parce que personnellement je trouve qu’ils en font trop mais que professionnellement je ne peux qu’entendre leur inquiétude devant ce bébé dont pour qui ils luttent ne serait-ce qu'à apprivoiser le sommeil. Ce bébé qui peine à respirer qui est tout pour eux et dont ils sont incapables de juger l’état. Ce que moi je fais machinalement parce que je suis formée à ça. Et j’oublie que pour eux ce n’est pas aussi simple.

Et ça vaut aussi, surtout, infiniment, totalement, pour les patients en surpoids.

Quand j’entends qu’un gynéco (surprise !) ose faire remarquer à une patiente qu’elle est « grosse comme une vache », j’ai des envies de meurtre. Pense-le si tu veux, connard, mais garde ça pour toi. C’est un avis personnel. C’est TON avis. Ton avis de mec pas fini, fini à la pisse peut-être mais pas ton avis de MEDECIN. Tu as le droit de le penser - ce qui ferait de toi un mec d'une infinie délicatesse - mais en tant que professionnel, tu n’as PAS LE DROIT de le dire à elle.

Du côté professionnel, pour moi, certains patients en surpoids sont plus compliqués à prendre en charge que des patients à l’IMC « normal ». Tout simplement parce que je suis gaulée comme une crevette, que mon poignet est plus fin qu’un cuissot de môme taille 4 ans et que mes épaules font à peine un bonnet AA. Au-delà d’une centaine de kilo, j’avoue que physiquement parfois je lutte. Oui, 30kg de membre inférieur paralysé, pour moi, c’est lourd et difficile à mobiliser. Oui, la surface du dos d’un patient de 100 kilos est plus importante et donc plus longue à masser que celle d’un patient de 50. (Savant calcul hein). C’est mathématique. C’est un fait.

Et les patients sont les premiers à le savoir. Comme cette la dame au soutien-gorge taille 100F qui m’a ri au nez quand je lui ai dit - comment je vais mettre ça sur la table ? - qu’elle avait « plutôt une forte poitrine » - admirez les pincettes - et que peut-être en la maintenant mieux, elle pourrait souffrir un peu moins. 

Alors oui, si physiquement, je ne peux assurer, je passe la main. Si je choisis de le faire, je le fais, j'assume et je n’ai pas le droit de faire payer au patient l'éventuel surcroît de pénibilité. J’avais qu’à faire plus de sport moi de mon côté.

Et puis c’est tout aussi vrai dans l’autre sens.

C’est parfois aussi difficile de masser le dos d’une patiente de 45kg parce que cette fois, mes mains seront trop grandes pour la surface, trop fines pour ne pas riper de façon désagréable sur les reliefs osseux.

Et les rugbymen à l’IMC normal mais musclés comme des parpaings on en parle ?

Je travaille sur AVEC de vrais gens. 
Avec toutes les caractéristiques physiques possibles et imaginables.

Professionnellement, je peux constater des différences dans la facilité de prise en charge en fonction de ces caractéristiques physiques. Je suis plus à l’aise pour travailler l’équilibre chez des gens qui font mon poids et 20cm de moins et pas l’inverse. J’ai plus de faciliter à masser quelqu’un en surpoids qu’un sportif desséché méga-musclé. Ce sont des « préférences » que je n’ai pas à partager avec le patient. Encore plus quand il ne rentre pas dans la case « patient facile pour MOI ». Etre professionnelle c’est faire en sorte qu’il ne le voit pas, ou au moins de ne pas lui faire payer mes propres faiblesses.

D’un point de vue personnel, j’ai tous les droits. Je peux penser que tel ou tel profil n’est pas à mon goût ou qu’il l’est terriblement. Je n’ai juste pas le droit de poser mon avis à haute voix sur la table de celui que je soigne.
"Ouhlalala vous avez de beaux seins dites-doooonc". 

Mon boulot, si vous êtes en surpoids et que vous arrivez jusqu’à mon cabinet, ça sera de vous recevoir avec le sourire en gardant pour moi le désobligeant regard de haut en bas de certains. De comprendre ce qui vous amène, une douleur le plus souvent. Si vous avez mal au dos ou plus bas, j’évoquerai sûrement votre poids mais peut-être pas tout de suite. Et si je le fais, ça sera surtout pour panser les plaies que les faux-soignants précédents auraient pu vous infliger injustement par des remarques PAS professionnelles. Et des plaies, j’en trouve, systématiquement. Et j’ai honte.

Je vous demanderai sûrement comment vous le vivez et je recevrai votre ressenti sans le juger. J’évoquerai les conséquences possibles du surpoids sans pour autant tout mettre sur son dos. Car il n’y a pas que le poids qui joue. Et que vous pourriez perdre du poids comme on vous l’a enjoint, ça ne jouerai probablement pas sur vos douleurs inflammatoires de poignet comme on vous l’a promis (véridique). Si vous le vivez mal, j’essaierai de vous aider, avec mes armes à moi. Un peu d’écoute, quelques conseils à contre-courant (notamment le concept de basal-metabolic rate) et des exercices les plus simples et rapides possibles pour que vous puissiez changer – un peu – les choses si c’est ce que vous souhaitez ou mieux vous accepter ainsi. 


Mais je m’arrêterai là. 
Du côté soignant de la barrière, ça vous semble si dur que ça ? 

9 septembre 2015

J'aurais voulu pouvoir vous donner raison...

J’ai bien vu pourtant la crispation de vos sourcils quand vous m’avez demandé d’en faire moins avec elle, mes pieds ayant à peine foulé le tapis de l’entrée. Je sais combien l’incessant ballet des soignants vous fatigue tous les deux. Ces intrusions quotidiennes, pluri-quotidiennes même qui interrompent les rares moments d’intimité que vous partagez encore.
Le summum avec cette foutue kiné qui vient juste à l’heure du café.

J’ai tout vu. Vos cernes, votre front plissé, le pli crispé au coin de vos lèvres, l’urgence qui guide chacun de vos pas, les milliers de tonnes sur vos épaules. Malheureusement, je ne connais que trop bien ce sentiment qui vous anime. Celui du spectateur qui, impuissant, donne tout, toujours, tout le temps sans qu’un instant l’autre ne cesse de souffrir. Vous aurez beau tout gérer, faire les courses, les repas, la vaisselle, le taxi, le souffre-douleur, l’éponge à colère, le menteur « ne t’inquiète pas, ça va aller », elle ne guérira pas. Vous le savez. Elle aussi. 

J’ai bien entendu votre indiscret soupir depuis le canapé quand j’ai évoqué la possibilité d’augmenter le niveau des exercices. J’ai bien vu votre regard soucieux quand j’ai essayé d’échafauder des plans sur la comète pour sa dignité à elle, plans qui impliquaient qu’elle « bouge » un peu plus.

Mais voyez Monsieur, même si je respecte infiniment votre présence, ce rôle d’aidant que vous avez, comme moi, endossé bien malgré vous, de votre sourire à vos soupirs, vous n’êtes pas mon patient.

Elle est ma patiente.

C’est votre femme, votre princesse, celle qui en robe blanche vous a fait tourner la tête il y a tant d’années déjà. Celle qui a embellit vos jours aussi bien que vos nuits, a porté les petits que vous avez accueillis ensemble. Votre âme-sœur, votre alter-égo ou simplement une épouse aimante, peu importe, c’est votre épouse.

Ma patiente c’est votre épouse. Et à l’école on m’a appris
De vous deux, c’est probablement elle la plus forte. Je le vois dans son regard amusé quand elle vous voit vous soucier infiniment pour elle. Comme une maman devant un enfant angoissé.

C’est votre femme. Elle est belle votre femme. Malgré la minceur absolue, malgré les joues creuses et les cernes, les mêmes que les votre, elle est belle. Elle a de beaux yeux lumineux. Ses lèvres pâles sont toujours bien dessinées. Comme une jolie poupée sculptée dans l’albâtre que vous craindriez de ne casser un peu plus. Une beauté que vous craigniez que j’abîme.

Mais voyez Monsieur, elle est déjà terriblement abîmée votre femme, en dedans. Le cancer est partout, il lui a mangé les joues, transformé ses jambes fuselées en allumettes et infusé cette perpétuelle douleur dans son sourire.

Nous savons tous les 3 que chaque mouvement de jambe risque de laisser plus tard, une facture salée. Une fatigue terrible qui l’empêchera de partager un dîner au calme avec vous. Une douleur insoutenable qui la rendra folle et pour laquelle vous ne saurez que faire.

Mais voyez, votre femme, elle est en vie. Le sang pulse malgré tout dans ses veines. Et ce qu’elle veut, elle, c’est se sentir, encore un peu, humaine. Elle a eu mal, si mal, si longtemps, un peu plus, un peu moins… Mais se savoir capable de marcher encore un peu, se sentir libre, si elle le souhaite, de se lever pour aller s’asseoir un instant, où elle le voudrait. Soleil ou ombre. L’amour est dans le pré ou les feux de l’amour. Cette liberté là n’a pas de prix pour elle. Elle est prête à tout pour la reconquérir.

J’aurais voulu, après vous avoir entendu, pouvoir vous donner raison.
Je suis d’accord avec vous, j’aimerais plus que tout être celle qui la soulage. Celle qui lui apporte le répit que vous attendez tant pour elle. J’aimerais tant pouvoir vous dire que je peux faire quelque chose pour cette douleur incessante. Je ne peux pas.

La seule chose que je peux faire, c’est l’aider à bouger. Reprendre des forces dans la petite marge que ce foutu cancer lui laisse. Lui montrer comment faire le plus en se fatigant le moins. Lui souffler les idées qu’elle n’ose plus avoir.

« Vous êtes plus solide, pensez-vous que la toilette au lit systématique est encore nécessaire ? Tous les jours ? »
« Oui, mais non, mais avec le tuyau… »
« Peut-être que ce n'est pas un problème, et si vous leur demandiez tout simplement ? »

Je ne peux pas ne pas écouter ses yeux qui me supplient de l’aider à lui rendre sa dignité. Elle veut en faire plus, elle s’en sent capable et je vais l’accompagner sur cette voie.
Vous aurez l’impression que je ne vous ai pas écouté, que j’ai nié votre douleur à vous et votre besoin de la protéger.

Je vous ai entendu pourtant. Mais je ne peux vous donner raison.

Vous ne voudriez pas que je la fatigue pour ne pas qu’elle souffre.
Je vais la fatiguer pour qu’elle se sente femme. Et libre.

Et peut-être que libre, fière et femme, encore un peu, elle aura moins mal de se voir mourir.

4 septembre 2015

8h19

8h19 - Un long, très long début de journée. 

Je pousse la porte du cabinet, le carillon tinte doucement.

Ah vous voilà, je viens juste d’arriver, hein, je vous assure, je viens juste d’arriver. Y’a pas cinq minutes, hein, vous avez l’heure ? Non parce que j’ai pas l’heure sur moi, dites, quelle heure est-il ? Ah 8h20. Bon 8h20. C’est bien. Non parce que j’ai rendez-vous, vous m’aviez dit 8h30, je suis pas trop en avance pour une fois.

Je n’ai pas posé mon sac, je n’ai même pas encore eu le temps d’essuyer mes pieds sur le tapis. Je m’avance vers mon bureau, défait ma veste et …

Dites, vous trouvez qu’il y a plus de monde sur la route maintenant que la rentrée est passée ?

Attendez, Mme D, accordez-moi un instant, j’ai quelques affaires à régler avant de commencer.

Ah bon, vous êtes occupée. Bon. Bon d’accord, je patiente.

Venez, merci d’avoir patienté, comment allez-vous ?

Ah oui donc alors vous avez trouvé beaucoup de monde sur votre route ? Avec la rentrée, les vacances, nous on est parti à St Malo. Vous trouvez que j’ai pris des couleurs ? Ah bah voilà, mon mari ne veut pas me croire, mais je lui ai dit que si. Et puis vous voyez, j’aime pas partir en Août, mais lui a voulu alors, bon ça va y’avait pas trop de monde.

Mon épaule ? Quoi mon épaule ? Ah oui. Bah vous voyez, je me suis remise sous anti-inflammatoires, bon parce que le docteur m’en avait donné pour si j’avais mal pendant ses vacances et puis l’autre nuit, j’ai eu mal un peu mais là ça va. Donc j’ai encore un rendez-vous jeudi, à 10h, bon c’est un peu tard, jeudi je fais le ménage, vous n’auriez pas un peu plus tôt. Bon non. Bon tant pis. Donc vous m’en donnerez d’autres pour la semaine prochaine. Mais dites, combien de séances il reste là ?

Quoi ? Où j’ai mal ces derniers jours ? C’est pas que j’ai mal, c’est que ça me gène, parfois, quand je fais certaines tâches, pas d’autres, ah mais oui la kiné me fait du bien, la machine, là, ça fait quoi déjà, ah oui ça chauffe en profondeur c’est ça, oui et puis quand vous me massez, ça me fait du bien aussi, dans les cervicales, là.

Dites, je voulais vous demander, en vacances, la voisine de ma nièce m’a parlé d’un homme qui avait eu un grave accident de ski, il est tombé sur la tête et puis sa jambe, elle est un peu comme morte, il n’arrive pas à la commander, enfin pas bien elle m’a dit, à votre avis ça peut être quoi ?
Et vous pensez qu’il va pouvoir récupérer un peu ?

Oh oui quand vous me massez comme ça, oh oui, ça fait du bien mais dites, nous n’êtes pas fatiguée à masser comme ça toute la journée ? Hein ?
Et puis – oh oui c’est sensible là – le monsieur en salle d’attente, il avait pas l’air bien vaillant. Qu’est ce qui lui arrive ? Vous le massez lui ? Ah non c’est votre collègue. Ah bah oui vous pouvez pas me répondre, bien sûr. Bien sûr. Donc vous me redonnerez des rendez-vous alors ?

Oui, mardi c’est bien. Jeudi, un peu plus tôt, vous pouvez ? Non parce que le jeudi c’est le jour du ménage normalement mais bon je pourrais décaler hein mais enfin, si vous pouviez plus tôt, quand même ça m’arrangerait. D’accord, bon d’accord, c’est noté.

A jeudi alors 8h30 hein !

Au revoir, bon weekend.

8h57

Silence. Paix. Et volupté.


Fin de journée dans … 11h et des brouettes. Mourir. 

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Je suis pourtant du genre patiente, tolérante, trop l'un, trop l'autre peut-être, trop bonne trop conne en tout cas, il est rare que le courant ne passe pas, rare également que le contact avec les patients me soit difficile. Là, ça n'a pas loupé. Et comme je vous aime, je voulais partager ce cuisant échec relationnel avec vous. 

Comment ça vous avez mal à la tête ? 
Un massage pour faire passer ? 

30 août 2015

Et vous ?

« Et vous, comment allez-vous ? »

« Oh elle va bien, elle est un peu agitée mais ça va »
« Bah vous savez, avec son cancer… »

L’autre. Toujours l’autre. Celui qui est Malade. Je sais. Je sais combien c’est dur d’être celui qui accompagne. Mon ton est doux, sincère. Je sais combien la maladie peut prendre toute la place. Je vois la souffrance dans leur regard, cette douleur de l’autre qui ne vous reconnaît plus, de l’autre à qui on donne tout mais qui n’en guérit pas pour autant. Je veux leur donner de la place. Un instant, le droit d’exister, de respirer, de dire que c’est dur. J’essaie.

« Oui mais vous, madame, comment allez-vous ? »

« Oh moi ? Mais moi ça va. C’est pas moi qui suis malade ».

Toujours. Ces regards étonnés. Cette façon systématique de me repousser.  Pourquoi m’inquiéterai-je de leur état à eux. Les malades sont leurs autres. Eux n’ont pas de raison d’aller mal.

Ils n’ont pas mal eux. Ils ne sont pas perdus, confus, désorientés, mourants, déchus de toute dignité.
La douleur, ils la regardent détruire pas à pas cet autre qu’ils aiment tant. Cet autre qui a fait la pluie et le beau temps dans leur sourire toutes ces années durant. Cet autre qui n’est, le plus souvent, qu’une ombre aux sourcils froncés, aux mâchoires serrées sur cette souffrance qui prend toute la place.

C’est ça être aidant ? Aider l’autre ? Tout le temps ? Au point de n’être plus personne que celui qui aide ? Celui à qui on demande au téléphone si ça va, vite fait, avant de demander comment va l’autre ? Parce que c’est le « pas trop pire » de l’autre qui peut nous rendre heureux, un peu, et puis de toute façon, moi je dis toujours que ça va.

Ils font de leur mieux. Faire la vaisselle, préparer des bons petits plats, poser une main douce au creux d’un bras, dire « je t’aime », « courage », « je suis fièr(e) de toi », une fois, dix fois, cent fois. Repasser les draps pour adoucir la nuit, faire de la mousse au chocolat.

Ces millions de petites choses qu’on peut faire fait quand on aime, parce que quand on aime, on ne compte pas et puis qu’on n’est pas malade nous, alors on SE ne compte pas et on peut bien les repasser ces foutus draps.

Proposer un bain chaud, un massage, des framboises avec la mousse au chocolat. Un doliprane, un ibuprofène, des granules d’arnica, un strip-tease aussi des fois.

Mais cette pute, jamais ne cède, cette douleur, ils la haïssent. Je la hais.

C’était le temps d’un café, vous ne vouliez pas vous assoir dans le canapé, vous aimiez cette vieille table de famille. Je vous ai raconté le paroxysme de sa douleur, « tu veux faire quelque chose, amène-moi un couteau, une hache, arrache-moi le bras, j’ai trop mal ». Je croyais avoir oublié cet épisode. Comment aurais-je pu vu comment son souvenir me déchire la gorge ? Les larmes sont montées.
Je me suis éclipsée. Je n’aime pas pleurer. Je suis forte. Je suis en bonne santé, moi.

Je suis partie me blottir entre ses bras. Reprendre mon souffle. « J’ai raconté comment c’était quand tu étais si mal alors c’est un peu dur là, je crois que j’ai besoin d’un câlin ».

Tu es venue t’excuser de m’avoir fait pleurer. Ne t’excuse pas. Ça fait si mal de s’en rappeler mais ça fait quand même moins mal dehors que dedans.

Tu m’as prise dans tes bras. Tu n’es pas ma moitié. Tu n’es pas de ma famille (et pourtant…). Mais tu m’as redonné le droit d’être moi. Pour un instant, juste un instant, je n’étais que moi. Pas nous, pas l’autre, pas la maladie ou la garde-malade, juste moi. Et je me suis donnée le droit d’être faible, le droit d’avoir mal aussi, le droit d’en être malade de cette putain de douleur pour laquelle je ne peux rien. Evidemment, j’ai pas tenu un quart de seconde avant de te dire que je venais de me remaquiller, que j’allais repleurer et tout gâcher. Mais ce quart de seconde, si fort, vaut bien des années d’amitié.

Soignante le jour, je ferme la porte aux souffrances qu’on dépose entre mes mains en tournant la clé grinçante dans la porte du cabinet. Aidante le reste du temps, où est ma porte ? Celle de chez moi que je ferme pour aller en soigner d’autres, que j’arriverai, eux, à soulager ? Quand est-ce qu’on respire en fait ?

Et l’autre, celui qui est malade ? Cette femme qui angoisse sans cesse de ne plus reconnaître les gens qui l’entourent, de chercher en vain une maison qui n’existe plus ? Cette autre qui souffre sans répit, jour, nuit, qui s’est habituée à n’être jamais confortable dans aucune position et qui se résigne de voir son mari, fou d’elle, devenir fou de ne pouvoir l’aider plus ?

Il faudrait respirer pour deux. Tout en ne cessant d’éteindre le feu qui devait nous rendre vivant. Ce besoin de toucher, d’étreindre une âme sœur qui souffre trop pour recevoir de la tendresse.

Mince, j’ai déjà fait de la mousse au chocolat hier.

Je vous cuisine quoi ?









3 mai 2015

Le risque de vivre

11h35, le vent est froid mais le soleil, piquant, se faufile sous mon col et me réchauffe doucement le cœur. Les platanes se sont couverts de jeunes feuilles au vert tendre. Le long des clôtures du quartier, les branches de Lilas ploient sous d’innombrables grappes de fleurs qui embaument toute la rue. Le ruisseau chantonne, les reflets de l’eau m’éblouissent l’espace d’un instant.

Je suis en retard. J’ai quitté le cabinet le temps de passer voir Denise, au bout de la rue. 500m à peine, un ravissement pour mes yeux et mes poumons en ce doux début de printemps dont je ne me priverais pour rien au monde.

Nous nous voyons depuis quelques semaines et dans l’ensemble, Denise va plutôt bien. Elle a plutôt bien récupéré des vilaines contusions attrapées lors d’une chute au retour de la boulangerie. Elle a encore un peu mal à l’épaule et surtout pas trop le moral.

Je sonne. Denise passe un œil derrière le voilage de la cuisine avant de m’ouvrir le portail. Elle m’accueille en dénouant son tablier. Son regard est peiné, ses sourcils froncés. Elle respire vite, exhalant colère et contrariété.

Elle s’assoit sur un grand soupir.

Denise vit beaucoup dans ses souvenirs. Elle me raconte chaque fois leurs voyages autant que d’antiques querelles de famille ou de voisinages. Me conte l’histoire de chaque plante, de chaque meuble de chaque vêtement sur lequel se pose son regard.

Depuis sa chute, Denise ne sort plus. D’abord parce qu’elle souffrait trop et puis un peu sonnée, elle se sentait trop fatiguée. Et puis ensuite, la peur a pris la place de la douleur, sa confiance perdue et enterrée par les incessants rappels qu’il « ne vaut mieux pas qu’elle sorte ».

Avec la chute, Denise a gagné l’appréhension de sa famille et de son médecin traitant qui a décidé de renforcer son entourage (para)médical. Une équipe d’infirmiers passe matin et soir, préparent le pilulier, lui donnent les médicaments, contrôlent son taux de sucre dans le sang et adaptent les doses d’insuline. Et lui conseillent, au diapason du docteur, de ne pas sortir seule.

Le printemps rayonne depuis une quinzaine. Les bourgeons éclosent dans tous les jardins, le thermomètre a dépassé les vingt degrés mais Denise n’est pas sortie seule depuis un mois. Elle habite pourtant à 100m de la boulangerie, 300m de la poste et des petits commerces du centre-ville. Le marché est à 500m à peine, avec les marchands et passants qu’elle connaît depuis quarante ans. Pensez-vous, quarante ans qu’elle vit là. Mais non, Denise a peur « et si je tombe ? ». Elle a un fils qui vit à proximité mais qui travaille et est peu disponible. Depuis qu’elle ne sort plus, elle s’est isolée de ses connaissances du village.

Elle aimerait bien aller au marché mais c’est le jour où on lui a attribué une aide-ménagère et puis il y a l’infirmière et les piqûres, elle n’ose s’absenter. C’est tout juste si elle ose demander à l’infirmière de venir plus tard. Cette dernière l’enjoint à y aller, qu’elle ira voir quelqu’un d’autre si Denise n’est pas là mais Denise ne peut pas. Elle ne supporte pas l’idée de laisser quelqu’un à la porte. C’est comme ça qu’on l’a éduquée Denise. Alors elle reste là, morose.
A ressasser les souvenirs d’une vie entière.

Ce matin, en s’asseyant, ses lèvres tremblent de rage.

« J’en ai marre.
Vous comprenez, je tourne en rond. Alors je vais là, entre la table et le canapé. Je tourne en rond. Des fois je monte l’escalier pour m’entretenir un peu mais je m’ennuie. Quand j’essaie de regarder la télé, j’ai la tête lourde, je m’endors presque tout de suite, vous pensez, moi qui était toujours si énergique. Je n’ose pas me mettre à la fenêtre, les voisins n’aiment pas ça. La voisine tiens, elle passe devant tous les jours, vous croyez qu’elle serait venue me proposer de me ramener quelque chose ? J’avais besoin de rien moi avant, je faisais mes courses, mon marché, j’allais à la poste, à la banque, je voyais du monde. Je préparais mes médicaments toutes seule, depuis des années, je faisais mes piqûres, j’ai jamais eu de problème, je ne comprends pas pourquoi maintenant il faut que quelqu’un vienne le faire à ma place. Matin et soir, j’aimerai pouvoir être tranquille chez moi. On me dit que c’est parce que je ne suis plus capable de le faire qu’on le fait pour moi, mais enfin, je ne suis pas abrutie encore, trente ans que je le fais moi-même et ça, je vous dis, ça je ne le digère pas. Je passe ma journée à attendre la sonnette de l’infirmière ou de la kiné. 

Et puis j’ai honte, maintenant, j’ai honte. Si je sors, que vont-ils penser de moi ? Je suis devenue une vraie bonne à rien. On fait tout à ma place, on ne me demande même pas mon avis…»

Denise me serre la main en étouffant une larme.

« J’ai travaillé toute ma vie, perdu mon mari, mes gosses et maintenant je ne suis même plus bonne à rien. Je ne sors plus, je reste là, j’attends. Vous savez, quand ils parlent des vieux qui se suicident, en fait ils ont peut-être raison parce que qu’est-ce que vous voulez…  c’est pas une vie ça… ».

Ma gorge se serre à mesure que des sanglots l’étranglent. Je lui tends un mouchoir en lui serrant la main un peu plus fort. Je lui souris. Tente doucement de la rassurer. Et lui enjoint de toutes mes forces de reprendre ses sorties seule. Parce que je l’en crois capable.

Denise, en tombant, à tout perdu.
Elle a été dépouillée de sa confiance.
Et de tout ce qui faisait d’elle une personne à part-entière. 
Son libre-arbitre et sa dignité.
Elle n’ose plus sortir s’occuper seule de ses petites affaires.
Elle déteste qu’on lui fasse ses courses.
Elle déteste la sensation d’être devenue trop bête pour préparer elle-même ses médicaments ou faire ses propres dextros.
Elle déteste ces journées à attendre que quelqu’un vienne faire à sa place ce qu’elle se sent toujours capable de faire tout en lui répétant qu’elle ne l’est pas.

Elle se déteste, se sent minable.
Elle se rappelle quelle femme forte et solide elle a été, quelle petite chose pitoyable elle est maintenant, pour qui on décide de tout, à sa place.

Denise est tombée.
Elle a récupéré sur le plan physique mais son isolement a laissé bien plus de séquelles que ses quelques contusions.
Elle n’a plus confiance, ne croit plus en ses propres capacités.
Elle ne marche plus qu’entre sa cuisine, sa chambre et son canapé.
Elle ne prend plus de risques mais se meurt d’ennui.
Elle ne sera bientôt plus capable de les prendre ces risques.

Pour lui éviter de souffrir, lui éviter de se blesser, bien intentionnés, nous l’avons privée de tellement plus qu’elle se laisse à présent mourir à petit feu. Dans la frustration, la colère et la pitié d’elle-même.

Et si nous les laissions décider des risques qu’ils choisissent de prendre ?

Si Denise reprend sa vie en main, chute à nouveau et se blesse, au moins peut-être aura-t-elle vécu heureuse jusque-là…

Qui sommes-nous pour décider ainsi de la couleur que nos aînés voudraient insuffler à leurs dernières années ?

Ils ont été adultes avant nous, laissons-les jouir de leur vie, prendre le risque de vivre. 

4 avril 2015

Lucioles

Je suis arrivée là par hasard. Ou presque. Pour rendre fière une personne qui m’est si chère mais qui n’est plus. Je voulais aider mais je ne voulais pas brusquer. Je voulais soigner mais je ne voulais pas piquer. Je voulais guérir mais pas risquer de faire mourir.

Soignante, kinésithérapeute, pour « accompagner les autres sur les bonnes pentes ». Sans le savoir,  elle a mis les mots, qui sont, encore et toujours les moteurs de mon cœur.

Dans la vraie vie, les pentes ne sont pas toujours bonnes. Il y a toujours celles qu’on aide à gravir sans cesse, à les voir s’user sans que jamais ils n’en voient le bout.

Il y a celles sur lesquelles, inexorablement ils dégringolent. Pas à pas, lentement, ou pas. Ceux qui le voient venir et qui me crèvent le cœur, ceux qui y croient encore et qui me l’arrachent.

Personne ne m’a dit que ça ferait si mal de soigner. Sinon je ne l’aurai pas fait. Je n’ose imaginer ce que je serais devenue sans ce métier qui a donné une âme à ma vie. Parce que sur chaque pente, il y a de l'espoir pour du meilleur. 

J’aime poser mes mains et écouter, faire s’envoler sous mes doigts, un peu de leurs fardeaux. J’aime avoir mal, un peu, avec eux. Partager leurs doutes et leurs souffrances, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur moi. Partager leurs douleurs mais aussi leurs joies.

J’aime sentir vibrer mon être au long de ce tourbillon d’émotions que chacun me renvoie, à sa manière, douce ou amère, tendre et sincère ou brutale et asphyxiée.  

Intensément vivante. Humains. Ensemble.


Tous les jours, je reçois des gens en souffrance et/ou dans la demande d’un soulagement. Quel qu’il soit. Ponctuel, prévisible, rationnel, radio-diagnostiquable ou sourd, variable, illogique et invisible aux yeux des examens classiques. Souvent, les petits ruisseaux de gène cachent de grandes rivières de problèmes qui touchent à tout l’individu et son bien-être physique, social et mental. Trois piliers indispensables l’un autant que l’autre, à nous définir en bonne santé. (C’est pas moi qui le dit, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé). 

Le long de ces innombrables pentes sur lesquelles je les accompagne, bon gré, mal gré, il y a, disséminées au gré du hasard, quelques moments-pépites, infiniment beaux et précieux dont ma soif, jamais ne s’étanche.

Des instants, fugaces, où l’autre que l’on soigne, auparavant terni par la peine, s’emplit soudain d’une lumière que je ne vis que pour revoir encore.

Le sourire de la femme, enceinte jusqu’au cou, qui, un peu soulagée, enfin, a pu dormir et laisser au placard ses cernes et ses larmes.

Le soupir de celui qui tout en bas de la dernière pente, savoure la caresse de mes mains chaudes qui lui dénouent la nuque, une dernière fois.

Les petites fossettes qui renaissent au coin des lèvres de cette femme qui s’extirpe difficilement d’un long harcèlement au travail, évoqué à demi-mot lors d’une séance.

Ces petites rides qui s’effacent d’une séance à l’autre sur des fronts plissés par la douleur, sourde, lancinante, incessante qui consent enfin une trêve.

Inconsciemment, je les scrute, encore et encore, et à mesure que certains se réapproprient leur corps, leur vie et leur autonomie…, leurs visages, leurs regards se transforment. Comme un masque qui tombe et laisse entrevoir la beauté du bonheur. 

Ces sourires sincères qui reviennent sont autant de lucioles qui illuminent mes journées et mon cœur. Un leitmotiv qui n’a pas de prix. Et qui me fait quêter sans cesse, les soignants qui, dans cet allant, me ressemblent.



Moi j’ai flanché.
Je suis l’une de ces filles dont le front se ride un peu trop vite d’avoir été trop longtemps miné par l’obsession du moindre souci même ceux qui n’en sont pas. De celles qui vous sourient largement même quand rien ne va.
Surtout quand rien ne va.
Longtemps.

Et qui flanchent quand elles arrivent au bout, tout au bout, de leur santé mentale et sociale.
Avec à la clé, quand enfin, j’ai réussi à l’évoquer, la joyeuse ronde : médecin – antidépresseur – psychologue.

La psychologue vers qui mon médecin traitant m’a orientée est simplement, exactement, tout ce dont j’avais besoin. Merveilleuse. Et la semaine dernière, grâce à elle, j’ai été une luciole, sa luciole.

De soignante et spectatrice, j’ai sauté la barrière pour vivre l’un de ces instants qui donnent à mon métier tout son sens.

A mesure que les mots s’échappaient, qu’en même temps ma tête bouillonnait de conjectures en incertitudes. Certains liens se sont dénoués quand d’autres enfin prenaient du sens. J’ai senti mon regard s’éclairer, mes épaules se dégager soudain d’un fardeau qui ne me semblait pas si lourd. Avant qu’il ne s’envole à mesure que mon bien-être mental commençait à penser puis panser ses blessures. Si heureuse que j'en devenais belle

Il n’y avait soudain plus assez de place dans ma poitrine pour respirer l’air de la vie.
Naître.

Je l’ai vu vivre et puis je l’ai vécu.
Pour qu’encore, chez d’autres, des lucioles de vie s’allument. 

Soignée, soignante, vivante, pour tout ça, je continue. 

4 janvier 2015

Que votre année soit belle

En vrac mais du fond du coeur... 

En 2013, j’ai fait la révolution. J’ai coupé des ponts, mes cheveux aussi même si je n’aurai probablement pas dû puisque ça n’a pas plu mais j’ai appris que j’en étais capable.

En 2013, j’avais déjà une montagne de tendresse pour mes abonnés twitter. Ceux qui étaient là quand dans la vraie vie, les mots « à l’aide » n’arrivaient pas à passer mes lèvres. Il y a eu Lulla, Wendy et Emm qui tout en douceur ont su trouver les mots pour mettre ma révolution en marche.

Il y a eu Biche à travers qui j’ai découvert un petit bout de la kiné que je voulais être et qu’un petit bout de femme pouvait avoir un sacré caractère et tout déchirer pour soutenir les autres.  

Et puis tant d’autres, que j’ai eu la joie et l’immense fierté de rencontrer en vrai, ceux qui ont un éditeur dont on peut acheter le livre(!), eux mais aussi tous les autres, avec leur cœur en or et leur médecine qui me ressemble.

En 2014,  j’ai pris la résolution de chambouler aussi ma vie professionnelle. J’avais pris un tel risque dans ma vie privée, que rien ne devait me faire plus peur à présent. Bien m’en a pris. J’ai quitté un navire qui prenait l’eau mais qui visiblement n’avait aucune envie de m’aider à écoper. Ou alors, fort de décisions administratives farfelues, se plaisait à écoper dans le mauvais sens.

Je me suis juré, cette fois, de visiter plein de cabinets avant de choisir. Pour bien choisir. Puis je suis tombée amoureuse du premier et j’ai signé. Sans jamais regretter.  

Je me suis dit que j’avais muri et comme j’étais une grande fille, je n’avais plus rien à craindre de l’URSSAF. Ils m’ont fait pleurer avant même que je ne me sois officiellement installée.

Ils m’ont aussi officiellement convoquée au tribunal un premier avril (oui, oui) pour une affaire RESOLUE en 2012 (oui, oui, oui), je n’y suis pas allée, j’ai quand même envoyé un courrier pour lequel je n’ai aucune nouvelle à ce jour, ni de l’audience d’ailleurs.

Leurs premiers mots doux, six mois après, commençaient par « mise » et finissait par « demeure ». Mes mots à moi furent aussi tendres « voilà vos sous mais sans majorations parce que je n’ai rien fait de mal ». C’était en Août. Ils ont pris les sous et n’ont pas reparlé des majorations. Ne m’ont pas parlé du tout d’ailleurs. A quoi ça sert d’écrire si personne ne vous répond ?

Parce que c’est bien joli mais pendant ce temps, moi avec ses parents et la maîtresse j’essaye d’apprendre au môme que répondre quand on vous parle, c’est la moindre des choses lorsque qu’on est poli et bien éduqué. Aheum.

En 2014, j’ai appris qu’on pouvait courir un marathon après 180km de vélo et 4km de nage et ressembler trait pour trait à un humain normal et que ce n’était pas trop mon truc de soigner ces gens-là moi qui court à peine deux heures par an…

J’ai appris que vouloir faire du soin palliatif/compliqué/grave(issime) à domicile c’est noble. C’est chic à dire. Ça fait adulte. Mais même adulte bordel que c’est dur de sentir les larmes monter devant un patient en détresse à qui on ne pourra pas dire « ne vous inquiétez pas ça ira ». Pleurer dans la voiture en sortant, ça laisse des trainées de mascara sur les joues et les yeux rouges et quand le patient d’après, tout aussi mourant que le précédent essaie de vous mettre du baume au cœur, ça fait encore plus mal.

En 2014, J’ai appris qu’on pouvait dire en toute impunité à un fonctionnaire de l’état en arrêt depuis longtemps que suite à un dysfonctionnement, sa demi-paye ne serait pas versée ce mois-ci mais le mois suivant. Et que ça n’est pas censé nous empêcher de vivre.

Du coup parfois, grâce à l’état, un paquet de chips à 0,99€ pouvait nous aider à sauter un repas. C’est pratique en fait, ça fait deux fois moins de travail en cuisine, de vaisselle. Ça consomme moins d’électricité et en plus on tient plus longtemps avec un plein de courses.

D’ailleurs saviez-vous que le gruyère rapé est moins cher au kilo dans les plus petits sachets ? Que les marques discount, ça remplit aussi bien l’estomac, même que des fois c’est bon ? Que 200g de lardons à 1,34€ ça peut faire 5 portions d’adulte ? Suffit de mettre 500g de pâtes pour tasser.

Aujourd’hui quand je vais chez quelqu’un et qu’il y a des yaourts de marque dans le frigo, je me dis « oh mon dieu, ils doivent être riches eux ».

Côté pile, je cuisine beaucoup plus. Parce que des produits locaux, ce n’est pas si cher, c’est sain et puis c’est bon. Parce que faire des gaufres, c’est facile et que ça fait exploser ma jauge de Chérie qui Déchire. Surtout avec une chantilly montée à la main « parce que tu le veux bien ».  

Côté pratique, saviez-vous qu’un fauteuil roulant, ça ne se range pas bien dans le coffre ou sur la banquette d’une petite voiture de fille ? Moi non plus. Mais ça, c’était avant.    

J’ai une grande voiture de femme(!) maintenant. J’en suis absolument fan. Je dis « salut beauté » quand elle me charme en ouvrant ses rétroviseurs toute seule. Quant au fauteuil, on disait que c’était dans la tête. Curieusement les antibiotiques ont marché sur la tête, ma moitié a reposé les pieds sur terre et le fauteuil a retrouvé la vitrine du magasin.

En 2014, j’ai dit « Je t’aime, je serais toujours là pour toi, je suis fière de toi », les yeux dans les yeux pendant que ce c****** de médecin prétentieux lui plantait une aiguille dans le dos et que mon cœur se déchirait en lambeaux. J’ai appris ce jour-là qu’il était possible d’avoir mal pour son âme sœur, mal à en devenir folle. A en cauchemarder la nuit, à en trembler encore, à ne plus voir la route mais ses yeux pleins de larmes sur le pare-brise. Que son regard à cet instant ne s’effacera jamais, il est imprimé au fer rouge sur mon cœur qui reste à vif, des mois après.

J’ai appris que les galères prennent la tête mais n’empêchent pas ces bouffées de bonheur qui jaillissent parfois d’un regard ou naissent d’un baiser plein de douceur. Ces petits riens qui font tout. 
Poser mes yeux sur son visage. 

En 2014, comme ça devenait un peu lourd tout ça, malgré tout, j’ai croisé une psychologue de l’autre côté de la barrière. Pour la première fois. Elle me coûte cher mais j’ai besoin d’elle. Pour démêler ma sale caboche de petite fille solide, pas si solide, fragile, grandie un peu trop vite.

2015 commence à peine. Je suis une bonne professionnelle et une bonne fille à marier parce que j’excelle en logistique domestique. J’ai cependant oublié d’être une fille et une grande-sœur qui déchirent. Une amie aussi. Je n’ai été là pour personne quand il l’aurait fallu et quand j’ai cru l’être, il faut croire que ce n’était pas de la bonne façon ou pas le bon moment.

Je crois que la psy a eu pitié de moi quand j’ai dit que je me vidais la tête en faisant le ménage. Aussi quand j’ai dit que j’avais plein d’amis, enfin de gens pour qui j’éprouvais beaucoup de tendresse, mais que sur internet et d’ailleurs je n’étais pas sûre – caliméro – que tous ceux à qui je pensais en aient pour moi – caliméro², à tel point que je n’ose plus parler par moment – calimérox.

En 2014, j’ai été chef de famille, médecin, infirmière, aide-soignante, maman-bis, taxi, cuisinière, femme de ménage, secrétaire personnelle, masseuse, comptable, en plus d’être une compagne qui déchire. J’ai été une grande sœur en carton, une amie qu’on n’avait pas envie de revoir ou qui n’avait pas envie de l’être.

En 2015, j’aimerais juste être moi et parfois ne rien faire.

Ou être là, sur twitter ou dans le monde réel, pour ceux qui ont su l’être pour moi les rares fois où j’ai réussi à appeler à l’aide.

Je vous aime.


Que cette année soit belle.