4 septembre 2015

8h19

8h19 - Un long, très long début de journée. 

Je pousse la porte du cabinet, le carillon tinte doucement.

Ah vous voilà, je viens juste d’arriver, hein, je vous assure, je viens juste d’arriver. Y’a pas cinq minutes, hein, vous avez l’heure ? Non parce que j’ai pas l’heure sur moi, dites, quelle heure est-il ? Ah 8h20. Bon 8h20. C’est bien. Non parce que j’ai rendez-vous, vous m’aviez dit 8h30, je suis pas trop en avance pour une fois.

Je n’ai pas posé mon sac, je n’ai même pas encore eu le temps d’essuyer mes pieds sur le tapis. Je m’avance vers mon bureau, défait ma veste et …

Dites, vous trouvez qu’il y a plus de monde sur la route maintenant que la rentrée est passée ?

Attendez, Mme D, accordez-moi un instant, j’ai quelques affaires à régler avant de commencer.

Ah bon, vous êtes occupée. Bon. Bon d’accord, je patiente.

Venez, merci d’avoir patienté, comment allez-vous ?

Ah oui donc alors vous avez trouvé beaucoup de monde sur votre route ? Avec la rentrée, les vacances, nous on est parti à St Malo. Vous trouvez que j’ai pris des couleurs ? Ah bah voilà, mon mari ne veut pas me croire, mais je lui ai dit que si. Et puis vous voyez, j’aime pas partir en Août, mais lui a voulu alors, bon ça va y’avait pas trop de monde.

Mon épaule ? Quoi mon épaule ? Ah oui. Bah vous voyez, je me suis remise sous anti-inflammatoires, bon parce que le docteur m’en avait donné pour si j’avais mal pendant ses vacances et puis l’autre nuit, j’ai eu mal un peu mais là ça va. Donc j’ai encore un rendez-vous jeudi, à 10h, bon c’est un peu tard, jeudi je fais le ménage, vous n’auriez pas un peu plus tôt. Bon non. Bon tant pis. Donc vous m’en donnerez d’autres pour la semaine prochaine. Mais dites, combien de séances il reste là ?

Quoi ? Où j’ai mal ces derniers jours ? C’est pas que j’ai mal, c’est que ça me gène, parfois, quand je fais certaines tâches, pas d’autres, ah mais oui la kiné me fait du bien, la machine, là, ça fait quoi déjà, ah oui ça chauffe en profondeur c’est ça, oui et puis quand vous me massez, ça me fait du bien aussi, dans les cervicales, là.

Dites, je voulais vous demander, en vacances, la voisine de ma nièce m’a parlé d’un homme qui avait eu un grave accident de ski, il est tombé sur la tête et puis sa jambe, elle est un peu comme morte, il n’arrive pas à la commander, enfin pas bien elle m’a dit, à votre avis ça peut être quoi ?
Et vous pensez qu’il va pouvoir récupérer un peu ?

Oh oui quand vous me massez comme ça, oh oui, ça fait du bien mais dites, nous n’êtes pas fatiguée à masser comme ça toute la journée ? Hein ?
Et puis – oh oui c’est sensible là – le monsieur en salle d’attente, il avait pas l’air bien vaillant. Qu’est ce qui lui arrive ? Vous le massez lui ? Ah non c’est votre collègue. Ah bah oui vous pouvez pas me répondre, bien sûr. Bien sûr. Donc vous me redonnerez des rendez-vous alors ?

Oui, mardi c’est bien. Jeudi, un peu plus tôt, vous pouvez ? Non parce que le jeudi c’est le jour du ménage normalement mais bon je pourrais décaler hein mais enfin, si vous pouviez plus tôt, quand même ça m’arrangerait. D’accord, bon d’accord, c’est noté.

A jeudi alors 8h30 hein !

Au revoir, bon weekend.

8h57

Silence. Paix. Et volupté.


Fin de journée dans … 11h et des brouettes. Mourir. 

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Je suis pourtant du genre patiente, tolérante, trop l'un, trop l'autre peut-être, trop bonne trop conne en tout cas, il est rare que le courant ne passe pas, rare également que le contact avec les patients me soit difficile. Là, ça n'a pas loupé. Et comme je vous aime, je voulais partager ce cuisant échec relationnel avec vous. 

Comment ça vous avez mal à la tête ? 
Un massage pour faire passer ? 

30 août 2015

Et vous ?

« Et vous, comment allez-vous ? »

« Oh elle va bien, elle est un peu agitée mais ça va »
« Bah vous savez, avec son cancer… »

L’autre. Toujours l’autre. Celui qui est Malade. Je sais. Je sais combien c’est dur d’être celui qui accompagne. Mon ton est doux, sincère. Je sais combien la maladie peut prendre toute la place. Je vois la souffrance dans leur regard, cette douleur de l’autre qui ne vous reconnaît plus, de l’autre à qui on donne tout mais qui n’en guérit pas pour autant. Je veux leur donner de la place. Un instant, le droit d’exister, de respirer, de dire que c’est dur. J’essaie.

« Oui mais vous, madame, comment allez-vous ? »

« Oh moi ? Mais moi ça va. C’est pas moi qui suis malade ».

Toujours. Ces regards étonnés. Cette façon systématique de me repousser.  Pourquoi m’inquiéterai-je de leur état à eux. Les malades sont leurs autres. Eux n’ont pas de raison d’aller mal.

Ils n’ont pas mal eux. Ils ne sont pas perdus, confus, désorientés, mourants, déchus de toute dignité.
La douleur, ils la regardent détruire pas à pas cet autre qu’ils aiment tant. Cet autre qui a fait la pluie et le beau temps dans leur sourire toutes ces années durant. Cet autre qui n’est, le plus souvent, qu’une ombre aux sourcils froncés, aux mâchoires serrées sur cette souffrance qui prend toute la place.

C’est ça être aidant ? Aider l’autre ? Tout le temps ? Au point de n’être plus personne que celui qui aide ? Celui à qui on demande au téléphone si ça va, vite fait, avant de demander comment va l’autre ? Parce que c’est le « pas trop pire » de l’autre qui peut nous rendre heureux, un peu, et puis de toute façon, moi je dis toujours que ça va.

Ils font de leur mieux. Faire la vaisselle, préparer des bons petits plats, poser une main douce au creux d’un bras, dire « je t’aime », « courage », « je suis fièr(e) de toi », une fois, dix fois, cent fois. Repasser les draps pour adoucir la nuit, faire de la mousse au chocolat.

Ces millions de petites choses qu’on peut faire fait quand on aime, parce que quand on aime, on ne compte pas et puis qu’on n’est pas malade nous, alors on SE ne compte pas et on peut bien les repasser ces foutus draps.

Proposer un bain chaud, un massage, des framboises avec la mousse au chocolat. Un doliprane, un ibuprofène, des granules d’arnica, un strip-tease aussi des fois.

Mais cette pute, jamais ne cède, cette douleur, ils la haïssent. Je la hais.

C’était le temps d’un café, vous ne vouliez pas vous assoir dans le canapé, vous aimiez cette vieille table de famille. Je vous ai raconté le paroxysme de sa douleur, « tu veux faire quelque chose, amène-moi un couteau, une hache, arrache-moi le bras, j’ai trop mal ». Je croyais avoir oublié cet épisode. Comment aurais-je pu vu comment son souvenir me déchire la gorge ? Les larmes sont montées.
Je me suis éclipsée. Je n’aime pas pleurer. Je suis forte. Je suis en bonne santé, moi.

Je suis partie me blottir entre ses bras. Reprendre mon souffle. « J’ai raconté comment c’était quand tu étais si mal alors c’est un peu dur là, je crois que j’ai besoin d’un câlin ».

Tu es venue t’excuser de m’avoir fait pleurer. Ne t’excuse pas. Ça fait si mal de s’en rappeler mais ça fait quand même moins mal dehors que dedans.

Tu m’as prise dans tes bras. Tu n’es pas ma moitié. Tu n’es pas de ma famille (et pourtant…). Mais tu m’as redonné le droit d’être moi. Pour un instant, juste un instant, je n’étais que moi. Pas nous, pas l’autre, pas la maladie ou la garde-malade, juste moi. Et je me suis donnée le droit d’être faible, le droit d’avoir mal aussi, le droit d’en être malade de cette putain de douleur pour laquelle je ne peux rien. Evidemment, j’ai pas tenu un quart de seconde avant de te dire que je venais de me remaquiller, que j’allais repleurer et tout gâcher. Mais ce quart de seconde, si fort, vaut bien des années d’amitié.

Soignante le jour, je ferme la porte aux souffrances qu’on dépose entre mes mains en tournant la clé grinçante dans la porte du cabinet. Aidante le reste du temps, où est ma porte ? Celle de chez moi que je ferme pour aller en soigner d’autres, que j’arriverai, eux, à soulager ? Quand est-ce qu’on respire en fait ?

Et l’autre, celui qui est malade ? Cette femme qui angoisse sans cesse de ne plus reconnaître les gens qui l’entourent, de chercher en vain une maison qui n’existe plus ? Cette autre qui souffre sans répit, jour, nuit, qui s’est habituée à n’être jamais confortable dans aucune position et qui se résigne de voir son mari, fou d’elle, devenir fou de ne pouvoir l’aider plus ?

Il faudrait respirer pour deux. Tout en ne cessant d’éteindre le feu qui devait nous rendre vivant. Ce besoin de toucher, d’étreindre une âme sœur qui souffre trop pour recevoir de la tendresse.

Mince, j’ai déjà fait de la mousse au chocolat hier.

Je vous cuisine quoi ?









3 mai 2015

Le risque de vivre

11h35, le vent est froid mais le soleil, piquant, se faufile sous mon col et me réchauffe doucement le cœur. Les platanes se sont couverts de jeunes feuilles au vert tendre. Le long des clôtures du quartier, les branches de Lilas ploient sous d’innombrables grappes de fleurs qui embaument toute la rue. Le ruisseau chantonne, les reflets de l’eau m’éblouissent l’espace d’un instant.

Je suis en retard. J’ai quitté le cabinet le temps de passer voir Denise, au bout de la rue. 500m à peine, un ravissement pour mes yeux et mes poumons en ce doux début de printemps dont je ne me priverais pour rien au monde.

Nous nous voyons depuis quelques semaines et dans l’ensemble, Denise va plutôt bien. Elle a plutôt bien récupéré des vilaines contusions attrapées lors d’une chute au retour de la boulangerie. Elle a encore un peu mal à l’épaule et surtout pas trop le moral.

Je sonne. Denise passe un œil derrière le voilage de la cuisine avant de m’ouvrir le portail. Elle m’accueille en dénouant son tablier. Son regard est peiné, ses sourcils froncés. Elle respire vite, exhalant colère et contrariété.

Elle s’assoit sur un grand soupir.

Denise vit beaucoup dans ses souvenirs. Elle me raconte chaque fois leurs voyages autant que d’antiques querelles de famille ou de voisinages. Me conte l’histoire de chaque plante, de chaque meuble de chaque vêtement sur lequel se pose son regard.

Depuis sa chute, Denise ne sort plus. D’abord parce qu’elle souffrait trop et puis un peu sonnée, elle se sentait trop fatiguée. Et puis ensuite, la peur a pris la place de la douleur, sa confiance perdue et enterrée par les incessants rappels qu’il « ne vaut mieux pas qu’elle sorte ».

Avec la chute, Denise a gagné l’appréhension de sa famille et de son médecin traitant qui a décidé de renforcer son entourage (para)médical. Une équipe d’infirmiers passe matin et soir, préparent le pilulier, lui donnent les médicaments, contrôlent son taux de sucre dans le sang et adaptent les doses d’insuline. Et lui conseillent, au diapason du docteur, de ne pas sortir seule.

Le printemps rayonne depuis une quinzaine. Les bourgeons éclosent dans tous les jardins, le thermomètre a dépassé les vingt degrés mais Denise n’est pas sortie seule depuis un mois. Elle habite pourtant à 100m de la boulangerie, 300m de la poste et des petits commerces du centre-ville. Le marché est à 500m à peine, avec les marchands et passants qu’elle connaît depuis quarante ans. Pensez-vous, quarante ans qu’elle vit là. Mais non, Denise a peur « et si je tombe ? ». Elle a un fils qui vit à proximité mais qui travaille et est peu disponible. Depuis qu’elle ne sort plus, elle s’est isolée de ses connaissances du village.

Elle aimerait bien aller au marché mais c’est le jour où on lui a attribué une aide-ménagère et puis il y a l’infirmière et les piqûres, elle n’ose s’absenter. C’est tout juste si elle ose demander à l’infirmière de venir plus tard. Cette dernière l’enjoint à y aller, qu’elle ira voir quelqu’un d’autre si Denise n’est pas là mais Denise ne peut pas. Elle ne supporte pas l’idée de laisser quelqu’un à la porte. C’est comme ça qu’on l’a éduquée Denise. Alors elle reste là, morose.
A ressasser les souvenirs d’une vie entière.

Ce matin, en s’asseyant, ses lèvres tremblent de rage.

« J’en ai marre.
Vous comprenez, je tourne en rond. Alors je vais là, entre la table et le canapé. Je tourne en rond. Des fois je monte l’escalier pour m’entretenir un peu mais je m’ennuie. Quand j’essaie de regarder la télé, j’ai la tête lourde, je m’endors presque tout de suite, vous pensez, moi qui était toujours si énergique. Je n’ose pas me mettre à la fenêtre, les voisins n’aiment pas ça. La voisine tiens, elle passe devant tous les jours, vous croyez qu’elle serait venue me proposer de me ramener quelque chose ? J’avais besoin de rien moi avant, je faisais mes courses, mon marché, j’allais à la poste, à la banque, je voyais du monde. Je préparais mes médicaments toutes seule, depuis des années, je faisais mes piqûres, j’ai jamais eu de problème, je ne comprends pas pourquoi maintenant il faut que quelqu’un vienne le faire à ma place. Matin et soir, j’aimerai pouvoir être tranquille chez moi. On me dit que c’est parce que je ne suis plus capable de le faire qu’on le fait pour moi, mais enfin, je ne suis pas abrutie encore, trente ans que je le fais moi-même et ça, je vous dis, ça je ne le digère pas. Je passe ma journée à attendre la sonnette de l’infirmière ou de la kiné. 

Et puis j’ai honte, maintenant, j’ai honte. Si je sors, que vont-ils penser de moi ? Je suis devenue une vraie bonne à rien. On fait tout à ma place, on ne me demande même pas mon avis…»

Denise me serre la main en étouffant une larme.

« J’ai travaillé toute ma vie, perdu mon mari, mes gosses et maintenant je ne suis même plus bonne à rien. Je ne sors plus, je reste là, j’attends. Vous savez, quand ils parlent des vieux qui se suicident, en fait ils ont peut-être raison parce que qu’est-ce que vous voulez…  c’est pas une vie ça… ».

Ma gorge se serre à mesure que des sanglots l’étranglent. Je lui tends un mouchoir en lui serrant la main un peu plus fort. Je lui souris. Tente doucement de la rassurer. Et lui enjoint de toutes mes forces de reprendre ses sorties seule. Parce que je l’en crois capable.

Denise, en tombant, à tout perdu.
Elle a été dépouillée de sa confiance.
Et de tout ce qui faisait d’elle une personne à part-entière. 
Son libre-arbitre et sa dignité.
Elle n’ose plus sortir s’occuper seule de ses petites affaires.
Elle déteste qu’on lui fasse ses courses.
Elle déteste la sensation d’être devenue trop bête pour préparer elle-même ses médicaments ou faire ses propres dextros.
Elle déteste ces journées à attendre que quelqu’un vienne faire à sa place ce qu’elle se sent toujours capable de faire tout en lui répétant qu’elle ne l’est pas.

Elle se déteste, se sent minable.
Elle se rappelle quelle femme forte et solide elle a été, quelle petite chose pitoyable elle est maintenant, pour qui on décide de tout, à sa place.

Denise est tombée.
Elle a récupéré sur le plan physique mais son isolement a laissé bien plus de séquelles que ses quelques contusions.
Elle n’a plus confiance, ne croit plus en ses propres capacités.
Elle ne marche plus qu’entre sa cuisine, sa chambre et son canapé.
Elle ne prend plus de risques mais se meurt d’ennui.
Elle ne sera bientôt plus capable de les prendre ces risques.

Pour lui éviter de souffrir, lui éviter de se blesser, bien intentionnés, nous l’avons privée de tellement plus qu’elle se laisse à présent mourir à petit feu. Dans la frustration, la colère et la pitié d’elle-même.

Et si nous les laissions décider des risques qu’ils choisissent de prendre ?

Si Denise reprend sa vie en main, chute à nouveau et se blesse, au moins peut-être aura-t-elle vécu heureuse jusque-là…

Qui sommes-nous pour décider ainsi de la couleur que nos aînés voudraient insuffler à leurs dernières années ?

Ils ont été adultes avant nous, laissons-les jouir de leur vie, prendre le risque de vivre. 

4 avril 2015

Lucioles

Je suis arrivée là par hasard. Ou presque. Pour rendre fière une personne qui m’est si chère mais qui n’est plus. Je voulais aider mais je ne voulais pas brusquer. Je voulais soigner mais je ne voulais pas piquer. Je voulais guérir mais pas risquer de faire mourir.

Soignante, kinésithérapeute, pour « accompagner les autres sur les bonnes pentes ». Sans le savoir,  elle a mis les mots, qui sont, encore et toujours les moteurs de mon cœur.

Dans la vraie vie, les pentes ne sont pas toujours bonnes. Il y a toujours celles qu’on aide à gravir sans cesse, à les voir s’user sans que jamais ils n’en voient le bout.

Il y a celles sur lesquelles, inexorablement ils dégringolent. Pas à pas, lentement, ou pas. Ceux qui le voient venir et qui me crèvent le cœur, ceux qui y croient encore et qui me l’arrachent.

Personne ne m’a dit que ça ferait si mal de soigner. Sinon je ne l’aurai pas fait. Je n’ose imaginer ce que je serais devenue sans ce métier qui a donné une âme à ma vie. Parce que sur chaque pente, il y a de l'espoir pour du meilleur. 

J’aime poser mes mains et écouter, faire s’envoler sous mes doigts, un peu de leurs fardeaux. J’aime avoir mal, un peu, avec eux. Partager leurs doutes et leurs souffrances, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur moi. Partager leurs douleurs mais aussi leurs joies.

J’aime sentir vibrer mon être au long de ce tourbillon d’émotions que chacun me renvoie, à sa manière, douce ou amère, tendre et sincère ou brutale et asphyxiée.  

Intensément vivante. Humains. Ensemble.


Tous les jours, je reçois des gens en souffrance et/ou dans la demande d’un soulagement. Quel qu’il soit. Ponctuel, prévisible, rationnel, radio-diagnostiquable ou sourd, variable, illogique et invisible aux yeux des examens classiques. Souvent, les petits ruisseaux de gène cachent de grandes rivières de problèmes qui touchent à tout l’individu et son bien-être physique, social et mental. Trois piliers indispensables l’un autant que l’autre, à nous définir en bonne santé. (C’est pas moi qui le dit, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé). 

Le long de ces innombrables pentes sur lesquelles je les accompagne, bon gré, mal gré, il y a, disséminées au gré du hasard, quelques moments-pépites, infiniment beaux et précieux dont ma soif, jamais ne s’étanche.

Des instants, fugaces, où l’autre que l’on soigne, auparavant terni par la peine, s’emplit soudain d’une lumière que je ne vis que pour revoir encore.

Le sourire de la femme, enceinte jusqu’au cou, qui, un peu soulagée, enfin, a pu dormir et laisser au placard ses cernes et ses larmes.

Le soupir de celui qui tout en bas de la dernière pente, savoure la caresse de mes mains chaudes qui lui dénouent la nuque, une dernière fois.

Les petites fossettes qui renaissent au coin des lèvres de cette femme qui s’extirpe difficilement d’un long harcèlement au travail, évoqué à demi-mot lors d’une séance.

Ces petites rides qui s’effacent d’une séance à l’autre sur des fronts plissés par la douleur, sourde, lancinante, incessante qui consent enfin une trêve.

Inconsciemment, je les scrute, encore et encore, et à mesure que certains se réapproprient leur corps, leur vie et leur autonomie…, leurs visages, leurs regards se transforment. Comme un masque qui tombe et laisse entrevoir la beauté du bonheur. 

Ces sourires sincères qui reviennent sont autant de lucioles qui illuminent mes journées et mon cœur. Un leitmotiv qui n’a pas de prix. Et qui me fait quêter sans cesse, les soignants qui, dans cet allant, me ressemblent.



Moi j’ai flanché.
Je suis l’une de ces filles dont le front se ride un peu trop vite d’avoir été trop longtemps miné par l’obsession du moindre souci même ceux qui n’en sont pas. De celles qui vous sourient largement même quand rien ne va.
Surtout quand rien ne va.
Longtemps.

Et qui flanchent quand elles arrivent au bout, tout au bout, de leur santé mentale et sociale.
Avec à la clé, quand enfin, j’ai réussi à l’évoquer, la joyeuse ronde : médecin – antidépresseur – psychologue.

La psychologue vers qui mon médecin traitant m’a orientée est simplement, exactement, tout ce dont j’avais besoin. Merveilleuse. Et la semaine dernière, grâce à elle, j’ai été une luciole, sa luciole.

De soignante et spectatrice, j’ai sauté la barrière pour vivre l’un de ces instants qui donnent à mon métier tout son sens.

A mesure que les mots s’échappaient, qu’en même temps ma tête bouillonnait de conjectures en incertitudes. Certains liens se sont dénoués quand d’autres enfin prenaient du sens. J’ai senti mon regard s’éclairer, mes épaules se dégager soudain d’un fardeau qui ne me semblait pas si lourd. Avant qu’il ne s’envole à mesure que mon bien-être mental commençait à penser puis panser ses blessures. Si heureuse que j'en devenais belle

Il n’y avait soudain plus assez de place dans ma poitrine pour respirer l’air de la vie.
Naître.

Je l’ai vu vivre et puis je l’ai vécu.
Pour qu’encore, chez d’autres, des lucioles de vie s’allument. 

Soignée, soignante, vivante, pour tout ça, je continue. 

4 janvier 2015

Que votre année soit belle

En vrac mais du fond du coeur... 

En 2013, j’ai fait la révolution. J’ai coupé des ponts, mes cheveux aussi même si je n’aurai probablement pas dû puisque ça n’a pas plu mais j’ai appris que j’en étais capable.

En 2013, j’avais déjà une montagne de tendresse pour mes abonnés twitter. Ceux qui étaient là quand dans la vraie vie, les mots « à l’aide » n’arrivaient pas à passer mes lèvres. Il y a eu Lulla, Wendy et Emm qui tout en douceur ont su trouver les mots pour mettre ma révolution en marche.

Il y a eu Biche à travers qui j’ai découvert un petit bout de la kiné que je voulais être et qu’un petit bout de femme pouvait avoir un sacré caractère et tout déchirer pour soutenir les autres.  

Et puis tant d’autres, que j’ai eu la joie et l’immense fierté de rencontrer en vrai, ceux qui ont un éditeur dont on peut acheter le livre(!), eux mais aussi tous les autres, avec leur cœur en or et leur médecine qui me ressemble.

En 2014,  j’ai pris la résolution de chambouler aussi ma vie professionnelle. J’avais pris un tel risque dans ma vie privée, que rien ne devait me faire plus peur à présent. Bien m’en a pris. J’ai quitté un navire qui prenait l’eau mais qui visiblement n’avait aucune envie de m’aider à écoper. Ou alors, fort de décisions administratives farfelues, se plaisait à écoper dans le mauvais sens.

Je me suis juré, cette fois, de visiter plein de cabinets avant de choisir. Pour bien choisir. Puis je suis tombée amoureuse du premier et j’ai signé. Sans jamais regretter.  

Je me suis dit que j’avais muri et comme j’étais une grande fille, je n’avais plus rien à craindre de l’URSSAF. Ils m’ont fait pleurer avant même que je ne me sois officiellement installée.

Ils m’ont aussi officiellement convoquée au tribunal un premier avril (oui, oui) pour une affaire RESOLUE en 2012 (oui, oui, oui), je n’y suis pas allée, j’ai quand même envoyé un courrier pour lequel je n’ai aucune nouvelle à ce jour, ni de l’audience d’ailleurs.

Leurs premiers mots doux, six mois après, commençaient par « mise » et finissait par « demeure ». Mes mots à moi furent aussi tendres « voilà vos sous mais sans majorations parce que je n’ai rien fait de mal ». C’était en Août. Ils ont pris les sous et n’ont pas reparlé des majorations. Ne m’ont pas parlé du tout d’ailleurs. A quoi ça sert d’écrire si personne ne vous répond ?

Parce que c’est bien joli mais pendant ce temps, moi avec ses parents et la maîtresse j’essaye d’apprendre au môme que répondre quand on vous parle, c’est la moindre des choses lorsque qu’on est poli et bien éduqué. Aheum.

En 2014, j’ai appris qu’on pouvait courir un marathon après 180km de vélo et 4km de nage et ressembler trait pour trait à un humain normal et que ce n’était pas trop mon truc de soigner ces gens-là moi qui court à peine deux heures par an…

J’ai appris que vouloir faire du soin palliatif/compliqué/grave(issime) à domicile c’est noble. C’est chic à dire. Ça fait adulte. Mais même adulte bordel que c’est dur de sentir les larmes monter devant un patient en détresse à qui on ne pourra pas dire « ne vous inquiétez pas ça ira ». Pleurer dans la voiture en sortant, ça laisse des trainées de mascara sur les joues et les yeux rouges et quand le patient d’après, tout aussi mourant que le précédent essaie de vous mettre du baume au cœur, ça fait encore plus mal.

En 2014, J’ai appris qu’on pouvait dire en toute impunité à un fonctionnaire de l’état en arrêt depuis longtemps que suite à un dysfonctionnement, sa demi-paye ne serait pas versée ce mois-ci mais le mois suivant. Et que ça n’est pas censé nous empêcher de vivre.

Du coup parfois, grâce à l’état, un paquet de chips à 0,99€ pouvait nous aider à sauter un repas. C’est pratique en fait, ça fait deux fois moins de travail en cuisine, de vaisselle. Ça consomme moins d’électricité et en plus on tient plus longtemps avec un plein de courses.

D’ailleurs saviez-vous que le gruyère rapé est moins cher au kilo dans les plus petits sachets ? Que les marques discount, ça remplit aussi bien l’estomac, même que des fois c’est bon ? Que 200g de lardons à 1,34€ ça peut faire 5 portions d’adulte ? Suffit de mettre 500g de pâtes pour tasser.

Aujourd’hui quand je vais chez quelqu’un et qu’il y a des yaourts de marque dans le frigo, je me dis « oh mon dieu, ils doivent être riches eux ».

Côté pile, je cuisine beaucoup plus. Parce que des produits locaux, ce n’est pas si cher, c’est sain et puis c’est bon. Parce que faire des gaufres, c’est facile et que ça fait exploser ma jauge de Chérie qui Déchire. Surtout avec une chantilly montée à la main « parce que tu le veux bien ».  

Côté pratique, saviez-vous qu’un fauteuil roulant, ça ne se range pas bien dans le coffre ou sur la banquette d’une petite voiture de fille ? Moi non plus. Mais ça, c’était avant.    

J’ai une grande voiture de femme(!) maintenant. J’en suis absolument fan. Je dis « salut beauté » quand elle me charme en ouvrant ses rétroviseurs toute seule. Quant au fauteuil, on disait que c’était dans la tête. Curieusement les antibiotiques ont marché sur la tête, ma moitié a reposé les pieds sur terre et le fauteuil a retrouvé la vitrine du magasin.

En 2014, j’ai dit « Je t’aime, je serais toujours là pour toi, je suis fière de toi », les yeux dans les yeux pendant que ce c****** de médecin prétentieux lui plantait une aiguille dans le dos et que mon cœur se déchirait en lambeaux. J’ai appris ce jour-là qu’il était possible d’avoir mal pour son âme sœur, mal à en devenir folle. A en cauchemarder la nuit, à en trembler encore, à ne plus voir la route mais ses yeux pleins de larmes sur le pare-brise. Que son regard à cet instant ne s’effacera jamais, il est imprimé au fer rouge sur mon cœur qui reste à vif, des mois après.

J’ai appris que les galères prennent la tête mais n’empêchent pas ces bouffées de bonheur qui jaillissent parfois d’un regard ou naissent d’un baiser plein de douceur. Ces petits riens qui font tout. 
Poser mes yeux sur son visage. 

En 2014, comme ça devenait un peu lourd tout ça, malgré tout, j’ai croisé une psychologue de l’autre côté de la barrière. Pour la première fois. Elle me coûte cher mais j’ai besoin d’elle. Pour démêler ma sale caboche de petite fille solide, pas si solide, fragile, grandie un peu trop vite.

2015 commence à peine. Je suis une bonne professionnelle et une bonne fille à marier parce que j’excelle en logistique domestique. J’ai cependant oublié d’être une fille et une grande-sœur qui déchirent. Une amie aussi. Je n’ai été là pour personne quand il l’aurait fallu et quand j’ai cru l’être, il faut croire que ce n’était pas de la bonne façon ou pas le bon moment.

Je crois que la psy a eu pitié de moi quand j’ai dit que je me vidais la tête en faisant le ménage. Aussi quand j’ai dit que j’avais plein d’amis, enfin de gens pour qui j’éprouvais beaucoup de tendresse, mais que sur internet et d’ailleurs je n’étais pas sûre – caliméro – que tous ceux à qui je pensais en aient pour moi – caliméro², à tel point que je n’ose plus parler par moment – calimérox.

En 2014, j’ai été chef de famille, médecin, infirmière, aide-soignante, maman-bis, taxi, cuisinière, femme de ménage, secrétaire personnelle, masseuse, comptable, en plus d’être une compagne qui déchire. J’ai été une grande sœur en carton, une amie qu’on n’avait pas envie de revoir ou qui n’avait pas envie de l’être.

En 2015, j’aimerais juste être moi et parfois ne rien faire.

Ou être là, sur twitter ou dans le monde réel, pour ceux qui ont su l’être pour moi les rares fois où j’ai réussi à appeler à l’aide.

Je vous aime.


Que cette année soit belle. 

10 décembre 2014

Con-tinuité des soins

« Allo, oui, c’est pour une visite à domicile, elle a été opérée la semaine dernière, le docteur a mis urgent et puis elle a du mal à respirer »

Hasard ou coïncidence, une des patientes que je suivais dans le quartier voisin vient d’être hospitalisée. J’ai trop besoin d’argent pour glander pendant une heure alors que le travail me tombe dans les bras. En temps normal j’aurais refusé parce que ça va se bousculer au retour de l’autre, et j’aime pas courir. Mais l’hôpital, l’aïgü, le goût de l’adrénaline me manquent.

J’ai calé une heure. Le temps d’un bilan et d’une séance sur le papier. Le temps, essentiel pour moi, de dire bonjour, de comprendre et de discuter.

Son mari m’accueille chaleureusement mais ce n’est rien à côté du sourire de sa femme et de ses yeux pétillants d’humour.

Elle est sortie hier de l’hôpital. Elle a été opérée « des intestins » vendredi donc J1.
Ils ont enlevé le  « tuyaux » à J3.  Sortie à J5.

A J5, un docteur dans un grand hôpital dans un grand service de chirurgie, a signé les papiers de sortie y incluant une ordonnance de kinésithérapie respiratoire.

A J6, ici, dans ce salon cossu et douillet, aux côtés de cette vieille dame en déshabillé de soie et dentelle un peu usé dont je connais maintenant le nom, je cherche en vain un courrier, une radio, un ancien compte-rendu. Rien. Elle n’a pas vu de médecin depuis son retour, ceci dit, si elle était à 24h près, elle ne serait pas rentrée, si ?

Elle n’a pas de problème de santé dit-elle. Enfin si. Un peu de diabète et de la tension parfois. Elle prend des médicaments mais je ne reconnais pas les noms sur l’ordonnance.

Elle est en surpoids et elle dit avoir du mal à respirer depuis des années. Mais depuis la chirurgie c’est pire. Pas de traitement à visée respiratoire à ma connaissance sur l’ordonnance.

L’auscultation est chargée. La fréquence respiratoire élevée. Trop pour un post-op récent qui allait bien AVANT mais pas incompatible avec une pathologie respiratoire chronique. La dyspnée (essoufflement) au repos est gérable. A l’effort, c’est la catastrophe.

Je tente de rassembler mes éléments de bilan.
J6 chirurgie digestive (douleurs + vomissement) – laparotomie pour ? *
J3 ablation « tuyaux » : drains ?
ATCD respiratoires ?
Syndrôme restrictif (surpoids) + apnée du sommeil.
Dyspnée + polypnée + encombrement présents A PRIORI, AVANT la chirurgie.

En fait je ne sais rien.

Mon alarme bidale diffuse doucement l’adrénaline dans mon corps.
Impossible de savoir depuis quand elle est comme ça et de caractériser l’urgence. Si elle est insuffisante respiratoire chronique depuis longtemps, c’est peut-être son état de base et pas la peine de s’alarmer. Mais est-elle réellement atteinte d’une pathologie respiratoire ? Et si c’est pas son état de base, alors là, ça craint.

J’enclenche sur la séance.

Là, c’est mon domaine. Je touche à peine mais j’écoute, je surveille. La balance bénéfice/risque sur une aiguille aiguisée. Favoriser le désencombrement sans déclencher la douleur abdominale. Favoriser le désencombrement sans augmenter l’essoufflement. De la haute-voltige et les yeux fermés en gros vu le peu d’informations que j’ai. Un numéro d’équilibriste que j’aurai préféré faire à l’hôpital et pas dans un canapé moelleux loin de tout médecin pour crier au loup. Apprendre les trucs et astuces pour qu’elle reproduise les bons gestes chaque jour en mon absence. Lui expliquer. Comment ça marche un poumon, pourquoi on crache, pourquoi elle a mal, qu’est-ce qui doit l’alarmer, comment gérer … Et elle s’en sort plutôt bien. Un peu moins essoufflée à la fin.

Je pars contente mais pas sereine.

Je voulais lancer un #DocTocToc sur twitter mais comme à chaque fois on me suggère d’appeler le médecin traitant, je saute le pas et je laisse un message sur le portable de son généraliste.

Puis prise d’une intuition, j’appelle le service mentionné sur l’en-tête de l’ordonnance. On ne sait jamais si par miracle j’arrivais  à passer la barrière du standard… C’est passé tout seul !

Le docteur a l’air fatigué. Oui il se souvient de la patiente mais pas beaucoup parce qu’il la rencontrée hier, le jour où il a signé les papiers. Il ne se souvient pas de l’intervention qu’elle a eu puisqu’il ne l’a pas suivie. Dans un service de chirurgie aigüe. Oui elle avait de l’oxygène le jour du départ et elle a bien tenu quand ils lui ont enlevé mais il ne sait plus pourquoi on lui avait mis. Non ils n’ont pas fait de gaz du sang** pourquoi ? La saturation au doigt** n’était « pas trop mauvaise ».
Il n’a pas accès au dossier mais il peut voir la radio si je veux.
Oui je veux bien merci. Ah elle est encombrée mais rien de plus ? Bon ok. Bien.
Euh. Bah merci hein.
Bisous ?

Va falloir que j’arrête de prendre les grands médecins des grands services des grands hôpitaux pour des dieux, moi. J’ai l’impression d’en savoir autant que lui. Serais-je une déesse du coup ?

Le médecin traitant me rappellera plus tard me confiant l’avoir fait hospitaliser dans un sale état respiratoire (surprise !) à – tenez-vous bien, J-45, J MOINS 45, il y a un mois et demi. Il n’a eu aucune nouvelle depuis. Donc de son retour à la maison, de sa réhospitalisation, de la chirurgie pratiquée et de sa réapparition à domicile sans trace de son passage à l’hôpital si ce n’est l’ordonnance de doliprane et de kinésithérapie respiratoire.

A J7, elle a été réhospitalisée.
Pas assez d’oxygène dans le sang. Elle devenait bleue au moindre effort.
C’est son mari, rongé d’inquiétude qui a appelé les pompiers.
Elle n'avait pas 65 ans et vraisemblablement, elle ne rentrera jamais chez elle. 

Moralité toute subjective :

On ne fera pas de bonne médecine tant qu’on ne bossera pas main dans la main.

Si le docteur avait eu plus d’informations, s’il avait pu prendre le temps de discuter avec ceux qui suivaient la dame avant, s’il avait eu le temps d’appeler le généraliste, il aurait peut-être eu des doutes sur la pertinence du retour à domicile.

S’il avait eu une formation plurielle, moins hospitalo-centrée, il aurait peut-être pu comprendre à quel point respirer « pas trop mal » sur un fauteuil d’hôpital est mille fois plus simple que de ne pas s’arrêter de respirer en passant du canapé aux WCs. Etre chez soi, c’est rassurant mais ça demande de bonnes capacités physiques ou des aménagements.

Y a pas plus dur parfois quand on est en surpoids, insuffisant respiratoire chronique, après une chirurgie et 10 jours d’hôpital à manger de la ***** que de se relever d’un canapé un peu bas. Même quand on ne sature pas trop mal sur le lit d’hôpital.

Si le médecin généraliste n’était pas si débordé par ces patients qui déplorent ses retards alors qu’il consulte parfois jusqu’à 22H pour voir ceux qui sont venus à la fin des consultations libres et que maintenant qu’on a attendu docteur… il aurait peut-être appelé pour avoir des nouvelles. Il aurait peut-être eu le temps d’appeler l’hôpital pour détailler les antécédents de la patiente qui apparaissent dans SON dossier et pas le LEUR.

Si le docteur de l’hôpital ne me pensait pas si talentueuse, il aurait peut-être pensé que pour bien travailler, il fallait m’en dire un peu plus et il m’aurait peut-être fait un petit mot pour m’expliquer la situation. D’autant plus qu’on ne juge pas bon de tout dire habituellement aux patients, pourquoi là, leur laisser la responsabilité de m’expliquer ce qu’on ne leur pas entièrement expliqué dans un domaine qu’ils ne maîtrisent pas ?

Si j’avais cru en moi, j’aurai peut-être réussi à dire au docteur de l’hôpital le fond de ma pensée. Lui dire que cette sortie me semblait bien prématurée et qu’en l’absence de documents me rassurant sur son état que je jugeais inquiétant, je lui renvoyais la patiente.

Si j’avais cru en moi, je me serai rappelée que dans mon cœur tous les humains se valent et que mon avis de kiné, de femme, de soignante, à cet instant présent, pouvait être aussi pertinent que celui de ce grand docteur.

Si on avait bossé main dans la main, la patiente ne serait peut-être pas sortie. Elle n’aurait pas craint l’étouffement à chaque pas pendant 48hrs. Son mari n'aurait pas vécu chaque instant comme si c'était le dernier de sa bien-aimée. Nous aurions tous eu plus de cartes en mains pour mieux nous occuper d’elle, lui éviter un retour en catastrophe plus mal que jamais. 

Quand est-ce qu’on commence ?

BORDEL !

*Laparotomie : longue ligne d’ouverture ne donnant aucun indice sur ce qu’ils ont pu faire en dessous.

** Gaz du sang : mesure – entre autre – de l’oxygène (saturation) dans le sang (en beaucoup plus compliqué), plus fiable et plus complet que la mesure au doigt chez les sujets à risque. Permettant mieux d’évaluer la qualité de la ventilation et donc les capacités de retour à la maison. Enfin c’est comme ça que je le vois. 

23 novembre 2014

Règlement de comptes

J’aimerais savoir. J’aimerais comprendre.
Ce qui s’est passé dans ta tête à toi quand tu lui as dit cette horreur.

Tu as voulu la rassurer peut-être ?
Faire la conversation ?

Cette dame, elle ne peut pas se lever. Elle est arrivée là, il y a des jours. On ne lui a probablement pas dit grand-chose. Ce qu’elle sait, elle, c’est qu’elle n’arrive plus à marcher. Que quand elle se tient debout, à gauche, son corps s’effondre. Sans qu’elle ne puisse rien y faire. 

Ce qu’elle sait, cette dame, c’est qu’elle ne peut plus tenir sa fourchette. Ça fait quelques jours déjà et ça ne progresse pas alors ça l’inquiète.  Son mari n’est pas du genre dégourdi et avec sa maladie ce n’était déjà pas bien drôle alors là…

Le médecin des urgences l’a regardée rapidement. Le médecin du service aussi. Elle n’a pas vu de kinésithérapeute. Forcément elle est arrivée peu avant le week-end et y a eu un jour férié alors… Les filles grommellent quand elle demande à aller aux toilettes. Elle les comprend, les pauvres, elles ont du boulot, elle ne cesse de les embêter et elle tellement de mal à marcher.

Son mari a crié que c’était du grand n’importe quoi alors on lui a amené une paire de cannes pour l’aider. Personne ne lui a montré comment s’en servir. Même que deux jours après, quelqu’un est venu les chercher pour « un patient qui en avait plus besoin ».

Elle voudrait marcher un peu mais n’ose pas. Elle est tombée en voulant aller seule aux toilettes le premier jour. Elle a crié, un peu, pour qu’on vienne l’aider. Elle n’était même pas debout qu’on lui disait qu’il allait falloir arrêter les bêtises, qu’ils n’avaient pas que ça à faire et qu’ils lui sauraient gré de bien vouloir crier moins fort parce qu’elle n’est pas seule ici.

Elle a bien vu le regard de son mari quand il est passé devant le bassin plein d’urine. Posé négligemment sur un tabouret à côté du lit. Elle a appelé pour le vider mais personne n’est venu. Alors elle s’est contorsionnée pour le réutiliser. Maintenant, il est bien plein. La honte lui a envahi les joues quand elle l’a vu s’en saisir avec bout de papier et s’en charger. Elle a pleuré.

Une infirmière, toi, est passée quelques heures après.

Tu lui as donné les cachets. Tu lui as vaguement demandé comment elle allait. Tu as été déçue de voir que manifestement elle avait quelque chose à dire. Elle t’a confié son inquiétude. Elle t’as dit qu’elle n’était pourtant pas feignante mais que malgré tous ses efforts, elle n’arrivait toujours pas à tenir debout que ça risquait d’être compliqué à la maison etc…

Et là, là, tu as eu ce trait de génie, ce petit grain de folie – oui celui là-même qui nourrit ma rancœur à l’égard de tes semblables, tu as trouvé de bon ton de répondre :

- Oh mais vous savez, des fois, c’est juste dans la tête hein…

Tu aurais pu t’arrêter là. Ça ne m’aurait pas empêché de vomir mais tu aurais limité le nombre de coups de couteau que tu lui plantais dans le bide. Forcément, avec le tact et la mesure qui te caractérisent, tu as poursuivi :

-  Vous n’avez qu’à faire un peu plus d’efforts, vous verrez…

Et tu l’as laissée là. Le ventre déchiré par la violence de tes bonnes paroles.  Tu es sortie avec l’impression du travail accompli. Sais-tu combien tu l’as blessée ?

Qui es-tu ? Qui es-tu pour juger l’autre alors qu’il est au plus bas ?
Qui es-tu pour te permettre tant de condescendance et de mépris envers elle ?

Tu es une petite main de l’hôpital. Tu travailles dur, sans compter les heures, pour une paye de misère, une reconnaissance proche de zéro de la part de CERTAINS patients. Tu as le droit d’être blessée par le monde qui t’entoure. Cela te donne-t-il le droit de blesser ceux qui sont en dessous de toi ? Ceux qui dépendent de toi pour guérir ? Ceux que ton diplôme t’as donné le droit de soigner. D’accompagner.

Faire du mal gratuitement n’a jamais fait partie du diplôme d’aucun soignant. Pourquoi toi ?

Oui parfois c’est dans la tête. Mais ce n’est pas en le balançant brutalement ainsi qu’on le soigne.

Oui cette fois c’était dans la tête.

Elle a 53 ans. Son mari va mourir d’un cancer. Elle a fait une rupture d’anévrysme.

Alors oui elle ne ressemble pas à une patiente cérébrolésée grave. Elle n’est pas incontinente, ne bave pas, n’est pas inerte et nourrie par sonde mais elle a des lésions cérébrales.
C’est marqué sur ta PUTAIN de feuille de transmissions.

Est-ce que quelqu’un a demandé au kiné de venir jeter un œil ?
Est-ce que t’as demandé aux AS comment elle se débrouillait ?
Comment peux-tu croire que si elle est au lit c’est parce qu’elle n’est pas courageuse sans lui parler et pire encore lui faire comprendre ?

Tu n’as aucune excuse.

Tu crois que tu vaux mieux qu’elle ? Qu’avec ta blouse tu peux tout te permettre ?
C’est ça ta notion du respect ??

Dis-moi que t’as honte.

Dis-moi que tu n’es pas allée rire avec tes collègues en disant que t’avais bien raison c’était qu’une feignasse.

Dis-moi qu’il reste un peu de bienveillance et d’amour en toi pour d’autres que ta petite personne. 

Dis-moi que tu sais être une soignante et faire des merveilles avec un sourire...

Je t’en supplie.

J’ai tellement envie d’y croire encore…


Le problème, c’est que ce n’est pas la première fois. Dans le même service. Le même hôpital public. Et pas toujours avec le même professionnel, toutes professions confondues, kinésithérapeutes compris. Le mot soignant m’écorche trop le cœur pour le poser là. Et j’en ai ras-le-bol de vous voir faire du mal. Ras-le-bol de ramasser à la petite cuiller des gens meurtris plus par votre attitude que par la maladie et l’hospitalisation.

J’ai mal pour eux bordel, comment osez-vous ??

La prochaine fois, j’écrirai peut-être une lettre au directeur.
Et ça ne changera rien.