23 avril 2012

Première fois


* Avertissement *
* Âmes sensibles s'abstenir * 



Il fait froid, il pleut, tout est gris dehors et j’ai la trouille.
Je suis sur le point d’entamer mon tout premier stage à l’hôpital.
Et je vais pouvoir faire mes premières séances de kinésithérapie respiratoire.
J’ai le ventre noué par une peur irrationnelle et incontrôlable.
Un Homme qui ne respire pas est un Homme mort.
Je ne veux pas voir ça, je ne veux pas en entendre parler, je ne veux même pas y penser et surtout je n’ai aucune envie d’y participer.

Et pourtant, pourtant, il va bien falloir que je le passe ce cap de la première fois.
Et ça sera avec Jeremy.
En réanimation pédiatrique.

Les portes du service sont couvertes de dessins, de petits mots. C’est irréel. Le temps est dégueulasse dehors, ici il fait chaud, la lumière, les couleurs chassent le terne de cet hiver interminable. Le calme est brisé par le bipbip incessant des machines. Je resterai bien dans le couloir en fait.

Jeremy gît dans son lit maintenu en vie par des appareils bizarres dont j’ignore encore tout. Adolescent, impliqué dans un accident domestique bête et méchant, Jeremy a un doigt cassé et une seule égratignure. Seulement, coup du sort oblige, au fond de cette petite plaie de deux centimètres de long, il y avait une artère. Une grosse. Sectionnée dans l’accident. Qui a privé son cerveau d’irrigation pendant de trop longues minutes. Une blessure ignoble quand on sait qu’à 5 centimètres près, Jeremy n’aurait écopé que de points de suture.

Avant, je me disais que ça n’arrivait qu’aux autres, que le hasard ne pouvait pas se montrer si cruel. Depuis Jeremy, j’ai peur. Je suis sûre qu’il pensait comme moi. Avant.

J’ai posé mes mains sur lui, mon tuteur ses mains sur les miennes et il m’a montré doucement. Il m’a guidé et j’ai suivi le mouvement, bercée par la musique douce de ses mots et le ronron du respirateur. Il m’a expliqué le pourquoi de chaque geste et m’a appris à détecter les signes de douleur et d’amélioration chez les patients non communicants.
Car Jeremy est dans le coma.

A la séance suivante, nous nous sommes placés chacun d’un côté pour un quatre-mains. J’avais une main en appui abdominal qui reposait sur quelque chose de dur sans qu’aucun câble ou tube ne soit visible. C’était bizarre. Je n’ai rien dit. Je n’ai pas osé demander. Enfin pas cette fois. Plus tard, j’apprendrais pourquoi cette bosse sur son crâne n’était pas juste une erreur de croissance, ce qu’est un « volet crânien » et à quoi sert le principe de « mise en nourrice ». Et j’aurais des frissons en touchant ce truc dur la fois suivante.

J’ai appris à aspirer. A enfoncer un tube dans le tube qui passait dans sa trachée pour lui permettre de respirer. A aspirer les sécrétions qui se trouvaient là pour le soulager. Mon mal-être à cette époque, je n’avais pas de mots pour le concrétiser. Aujourd’hui je sais. Ce tube dans cet autre tube dans sa trachée, c’est un viol de son intimité, de sa bulle. Jaddo a si bien su la décrire ici, cette fameuse bulle. La mienne est bien large, j’ai horreur qu’on en franchisse la limite. Je suis bien dedans et j’évite de la mélanger à celle des autres. Toucher, ça va mais m’introduire, par extension, dans la trachée d’un autre, c’était pour moi symboliquement un acte insupportable. Je n’avais rien à y faire. Je n’avais qu’une hâte, en sortir.

J’ai vu mon premier IRM cérébral. « En général, c’est noir, les tâches blanches, ce n’est pas normal ». Je me souviens avoir cherché le noir. Il y avait plus de blanc que de noir dans son cerveau. Plus de tissu mort que vivant.

Je me suis pris une grosse claque avec Jeremy. Ma première kiné respiratoire aura été l’une des plus dures de ma carrière, techniquement et émotionnellement.
J’ai su que ça allait être difficile pour moi. De guérir cette peur ou tout du moins de l’apprivoiser. J’ai su que la kiné respiratoire et moi, on n’allait pas être copines, pas tout de suite. J’étais jeune, trop jeune pour cette charge émotionnelle et cet enjeu vital, respirer. Mais j’ai su aussi que plus tard, un jour, je saurai les gérer. Ce jour n’est pas encore complètement arrivé. Mais j’y travaille.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Jeremy après sa sortie du coma. Je ne suis pas sûre de vouloir le savoir. Tout au long, j’y ai cru. Je n’ai jamais vraiment réalisé la gravité de la situation. Comme dans les livres, envers et contre tout, Jeremy allait se réveiller et reprendre le court de sa vie d’avant. J’en était persuadée. Qu’il redeviendrait ce jeune garçon que je n’arrivais pas à reconnaître sur les photos, parce qu’après tout ce n’était qu’une égratignure.


La vie peut être si cruelle. 

3 commentaires:

Pyj a dit…

Hm, la réa c'est intrusif, c'est violent, c'est fatigant. Mais c'est pour ça que c'est aussi addictif... Une fois le trauma dépassé :)

Leya_MK a dit…

C'est sur que ce milieu ne laisse aucune place à la routine ! Même si j'étais mal à l'aise, stressée etc, dans tous mes stages de réa, je m'y ennuyais moins que dans d'autres services. Je retenterais un jour et on verra bien. Le trauma là c'était autant la chute en avant de la gosse qui se croit increvable et qui réalise que plus gosse que soi peut frôler la mort, bêtement.

patounet a dit…

Magnifique témoignage ....
Tant de choses à comprendre continue à chercher la kiné respi est très intéressante. Continuer à chercher pour s’améliorer avec humilité et respect !
Bravo je continuerais à te lire ...

Enregistrer un commentaire

Un petit mot à rajouter ?