19 mai 2012

Cherche pas, elle est psy

Marina a 18 ans. Elle pose sur moi un regard timide, interrogateur et plein d’appréhension. Hier, elle ne se souvient pas bien des détails, mais c’est sur, c’était hier. La voiture de devant qui s’arrête brutalement, les mains de son frère sur le volant, le virage brutal, le bruit assourdissant, le paysage qui se met à tourner autour d’elle et la douleur, fulgurante, qui lui étreint les hanches avec une violence qui lui coupe le souffle. Le bassin. Double trait de fracture.
On ne plâtre pas un bassin. Quand la fracture est simple, il n’y a rien à faire. Se calquer sur le rythme de la douleur, l’esquiver en diminuant ses activités, l’atténuer avec des antalgiques adaptés et attendre. Attendre…

Marina n’a pas trop le moral quand j’arrive. Il y a de la lassitude dans ses yeux. Une nouvelle tête, encore, ce lit et ce corps contusionné qui l’emprisonnent, les mains d’autres qui se posent sur elle pour la laver, lui tendre un bassin, autant de supplices quotidien qui minent la jeune fille timide et introvertie.  

Après 48 heures couchée, Marina est autorisée à se lever et j’interviens pour l’accompagner et faciliter au mieux cette première tentative. Mais Marina hurle de douleur. Elle a senti l’os bouger, elle est à peine assise dans le lit qu’elle se sent mal. Je la recouche, je la rassure. Je vais chercher une collègue. A deux, c’est plus simple et le transfert se fait pratiquement en passif. Marina souffle très fort pour contenir la douleur. Ses yeux se remplissent de larmes qu’elle chasse d’un battement de cils rageur. Je pense que c’est trop. Trop tôt. C’est trop lui demander. Malgré la morphine, la douleur est encore trop présente.  Mais ma collègue insiste. Marina va faire un quart de tour, orteil par orteil en gémissant quand la douleur se fait plus violente. Il nous aura fallu une bonne demi-heure mais Marina s’est levée et est assise au fauteuil.

Je suis émue, c’était loin d’être gagné. Je n’y croyais pas. J’aime quand ils me font mentir ainsi. En sortant, ma collègue lève les yeux au ciel. Elle me fait comprendre qu’elle trouve cette patiente douillette, qu’il ne faut pas que je me fasse avoir et que je reste ferme avec elle si je veux faire du bon boulot. Les mots me manquent. Je ne comprend pas. Ses paroles me choquent. Je n’ai rien vu.

Enfin si. Moi ce que j’ai vu c’est une jeune fille courageuse. Qui a serré les dents pour contenir sa douleur. J’ai vu ses yeux se mouiller, je l’ai vu inspirer profondément, rejeter la tête en arrière, serrer les doigts sur les poignées du déambulateur et faire un pas. Suis-je donc si naïve ?

Je suis mal à l’aise. La faille de perception vient-elle vraiment de moi ? Oui, je suis jeune, j’ai une expérience très limitée, est-ce qu’en plus je serais incapable d’appréhender la douleur de l’autre ?
  
Je décide de travailler seule avec elle. L’intervention d’une tierce personne dans la relation soignant-soigné avec Marina me perturbe et m’empêche de construire un projet de soin solide. Avec mon aide, elle tente quelques pas. Chaque mouvement lui arrache un cri de douleur. Elle serre plus fort les dents. Elle s’effondre dans mes bras au troisième pas. Alors on négocie avec la douleur. On esquive. « La marche, pas tout de suite. On va déjà essayer de trouver des solutions, pour vous asseoir plus facilement, vous lever seule… ». Je passe deux fois par jour. Mais ça coince. La douleur est toujours là. Violente. Invalidante. Je ne comprends pas.

Et en même temps, c’est ma première fracture de bassin. Expérience zéro. Cours zéro. Vagues souvenirs de P1. Et les convictions de mes collègues kiné-IDE-AS qui pratiquent depuis plus longtemps que moi pour qui tout semble suivre son cours. Un bien long cours je trouve, pour une jeune fille de 18 ans qui après trois semaines d’acharnement est toujours incapable de se lever seule sans hurler de douleur.

En transmission quelques jours plus tard, j’aborde les difficultés de Marina à se déplacer. J’ai besoin de savoir comment ça se passe avec l’équipe. Envie de leur parler de ses rares progrès, les stratégies qu’on a trouvé pour lui permettre de moins souffrir.

« De toute façon, elle est bizarre cette fille, elle doit être psy, tu la verrais se traîner pour bouger et faire son cinéma là comme ça  aaaiiieeeuh » singe une infirmière avec un rire gras.

Faille spatio-temporelle. Non. Ce n’est pas possible. J’ai du mal entendre. Y a un neurone dans ma tête qui décompense. Je bosse depuis plus d’un an avec cette équipe. Plusieurs hochent la tête en riant. D’autres soupirent. « La charge de travail est suffisamment importante en ce moment, ces patients chouineurs, ils demandent trop de temps, c’est pénible ».

Je regarde autour de moi. Blouses blanches, badges, sparadrah, ciseaux et huile de soin dans les poches. On est bien à l’hôpital. Soigner les malades les plus graves. Ou pas. Mais qu’est-ce que je fous là ?

Cette infirmière me donne l’impression d’être une sombre idiote. Ils ont mal et tu oses les croire ? Pauvre fille que tu es. Je suis vraiment has been en fait. Tout le monde ment. Tout le monde simule. Et toi tu marches. Bourrique.

Oui, certains mentent. Certains simulent. Une douleur, un essoufflement, une fatigue inventés pour masquer la lassitude de l’exercice physique quotidien…

Quand un patient me dit qu’il a mal, je le crois. Je sais que certains exagèrent, je sais que certains me testent. Je sais que certaines douleurs n’ont pas d’origine physique, qu’il faut creuser ailleurs, que la douleur psychiatrique est une plaie à soigner. Et si je commence à les traiter tous comme des enfants menteurs, je trahirais le cœur de ce que j’aime dans ce métier…

 « Elle est psy, je te dis ». 
Et je ne sais plus où me mettre. 

J’en ai parlé à d’autres, aux collègues qui ont déjà croisé des cas similaires. J’ai scruté la radio, en long, en large, en travers. On m’a dit qu’il y avait peut-être autre chose à creuser, un truc qui ne se verrait pas à la radio. J’ai timidement – et pas seule – demandé son avis au chirurgien, en lui expliquant les difficultés de Marina à progresser. Il a prescrit un examen supplémentaire. 


Il y avait un troisième trait de fracture invisible à la radio. Plus grave.
Marina est consigné au lit. Elle m’a quand même dit merci. J’ai remercié ma collègue. Ce n’était pas psy.
Mais peut-être que ça le sera la prochaine fois parce …

« Mouais. Elle fait quand même beaucoup de cinéma cette fille ».

20 commentaires:

Malgven a dit…

Oh punaise ! Je sais comme il est dur que la douleur ne soit pas reconnue...

Leya_MK a dit…

Je ne sais pas si la patiente l'a vraiment su mais pour moi, d'être coincée entre ma compassion pour elle et le mépris de l'équipe, c'était une petite torture.
J'espère que la douleur pour toi est passée.

Babeth a dit…

:-( Je sais même pas quoi dire tellement je trouve cette attitude révoltante. La reconnaissance et la prise en charge de la douleur, tout un poème... y'a encore du boulot hein!

Leya_MK a dit…

Oh oui. J'ai trouvé ça tellement dommage de croiser des gens si aigris dans ces métiers de soin où la douleur et le confort sont tout de même des priorités.

Heureusement, tous n'étaient pas de cet avis. Mais ceux qui le sont traduisent souvent une lassitude dans les rapports humains, la fatigue de se battre pour des patients parfois ingrats qui corrompt leur jugement. Et ça je trouve que c'est inquiétant.

Ne reste plus qu'à remonter ses manches ;)

tamimi2213 a dit…

Quand t'es médecin, tu entends ça sans arrêt de la part de tes collègues : "elle est psy","il en rajoute un peu, non ?","elle en fait pas un peu trop ?" etc...
Je pense que c'est le moyen confortable qu'ont trouvé certains soignants pour ne pas s'interroger plus loin que leur certitude et ne pas reconnaitre leur impuissance voire, parfois, leur ignorance....

euphorite a dit…

Bravo d'avoir su déceler la faille chez cette patiente.C'est pas toujours évident, une douleur qui dure un peu plus que prévu, ça peut aussi être lié à la personne, le tout est de ne pas choisir la facilité! Belle écriture, vivement le prochain post!!
@euphorite

Leya_MK a dit…

Mais c'est vrai parfois.
C'est un diagnostic facile, je m'en suis déjà servie comme tu dis pour expliquer mon incompétence, parce que c'est confortable effectivement.
Là ça a plus revêtu l'aspect d'un jugement de valeur sur la capacité de la patiente à tenir la douleur ce qui n'a pas lieu d'être dans nos métiers

Leya_MK a dit…

Merci ;)
Je tiens à préciser que je n'ai pas décelé la faille hein, j'ai cherché avant tout à comprendre pour mon expérience future comment une fracture de ce genre pouvait faire si mal.
Faille ou pas faille, résultat ou non au scanner, la douleur de cette patiente n'avait pas à être méprisée ainsi.

Anonyme a dit…

Ce qu'a vécu Marina, je l'ai vécu aussi au CHU d'Hautepierre à Strasbourg en octobre 2007 et dans les mois qui ont suivi. A ceci près que je n'ai pas eu la chance de tomber sur un soignant (kiné, infirmier, etc.) qui va au-delà du "psychosomatique". Ben ouais, moi, quand j'ai mal quelque part, ce n'est pas écrit sur ma figure (4 hernies discales, un pneumothorax, plusieurs tendons abîmés, des migraines, des sciatiques, une fracture de fatigue traînée des semaines, et j'en oublie). Donc, j'ai eu droit pour une cheville en mille morceaux ostéosynthésée et algodystrophique d'emblée à un "faciès non algique", alors que je ne réagissais pas à la morphine ni à l'Acupan, voire à des EVS fausses (3-4/10 quand j'annonçais 6/10). Pour l'anecdote, c'était en octobre 2007, l'algo n'a été soignée correctement qu'en 2011 à Colmar et a entraîné de gros dégâts par surcharge sur le pied droit.

Il y a encore du chemin pour que la douleur soit prise en compte en France (alors que c'est une obligation légale, loi Kouchner oblige). J'aimerais pouvoir dire à Marina que la maltraitance qu'elle a subie, je l'ai subie aussi et que ça n'a rien de personnel, c'est juste une façon de travailler décérébrée, démotivée et purement technique (qui malheureusement fait énormément de dégâts sur les patients mais comme personne ne les écoute ...).

Perruche Gourmande a dit…

Tellement classique... Le "psy" reste quand même un diagnostic d'élimination...Tu as bien fait d'insister un peu et d'écouter ton "feeling"...

Anonyme a dit…

Edifiant comme situation ...

Pourquoi ce mépris à l'égard des patients catalogués "psy" à tort ou à raison ...

même si la patiente avait eu effectivement des soucis psys, ce n'était pas non plus une raison pour que des soignants aient une attitude pareille !

Leya_MK a dit…

Un patient trop inquiet, ou plus douloureux que la moyenne est un patient gênant pour les équipes. Plus compliqué à gérer que d'autres, qui demande un investissement plus important, plus fatigant.
Ici Marina a été jugée psy parce qu'elle avait trop mal, qu'à cet âge, on est censé être plus résistant. Et ça, j'ai un mal fou à l'avaler.

Leya_MK a dit…

Je n'ai jamais eu le feeling que quelque chose de bizarre se tramait chez cette patiente. Pratiquement jamais pensé que ça pouvait être autre chose, j'ai surtout voulu me battre contre ce mépris, pour que sa douleur soit écoutée. Le résultat a été plus marquant que prévu.

Leya_MK a dit…

J'ai déjà rencontré ce souci de "faciès non algique" et de patient qui ne se sentaient pas écoutés parce qu'annoncer 8/10 avec le sourire n'est pas normal. Mais fausser une EVA, c'est scandaleux.

Je ne sais pas si Marina s'est sentie maltraitée, je ne suis pas sûre qu'elle ait su à quelle point sa douleur était méjugée dans son dos.

Et je ne suis pas allée au delà du psychosomatique, j'ai juste bêtement considéré jusqu'au bout qu'avec un os fracturé laissé tel quel je pouvais lui faire confiance sur sa douleur.
En terme général, je pense que sur des pathologies orthopédiques/traumatiques, il faut vraiment se méfier de ce catalogage psy parce que c'est la plus simple relation de cause à effet médical, un traumatisme, c'est douloureux.

En espérant qu'aujourd'hui, vous allez mieux physiquement. Je suppose que la blessure psychique de n'avoir pas été écoutée mettra du temps à se refermer.

Anonyme a dit…

Eh bien, Leya, 4 ans et demi après, si j'ai été débarrassée enfin en juin 2011 à Colmar de ces satanées plaques, vis et broches qui me gênaient pour marcher et qu'a priori, l'algo se tient tranquille, l'absence d'écoute a vraiment fait de ma vie un enfer : 35 kg de plus faute de mobilité, un pied droit qui n'en peut plus (complètement effondré et qui tire jusqu'au mollet avec un fascia plantaire enflammé et rebelle aux traitements, pour ne pas parler d'autres tendons esquintés) de supporter 70 % de mon poids, et un pied gauche qui, bien que les choses aillent mieux, n'a pas récupéré ses sensations et encore moins sa proprioception, avec des appuis désastreux aux deux pieds et des soucis chroniques pour me chausser correctement, je peux vous dire que le physique autant que le psychique a pris une sévère claque ... Pour vous dire, j'ai toujours des béquilles dans l'entrée ; suivant les jours, j'en ai besoin pour marcher avec moins de douleurs.

Comme vous le dites si bien, c'est d'autant plus absurde d'avoir nié la douleur qu'une fracture bimalléolaire avec enfoncement talo-crural sévère et déplacement complet, et une algodystrophie, même un profane peut normalement s'imaginer que ça fait mal !

Bonne continuation et continuez à témoigner !

Anonyme a dit…

Bravo en tout cas pour votre perspicacité et votre écoute de cette patiente !

Leya_MK a dit…

Merci ;)

corinne a dit…

ça me donne des frissons, ce que je lis, j'ai toujours appris (et mes études ne datent pas d'hier)que quand un patient disait qu'il avait mal, c'était qu'il avait mal, qu'on ne devait pas mettre en doute sa parole. Alors oui, à l'école on apprend plein de chose, des choses qui parfois ne serviront jamais ou si peu (comme pour les AS que le drap propre ne doit pas toucher le drap sale) mais comment peut on ne pas tenir compte de l'essentiel, la dignité du patient, la bienveillance, le respect de la douleur, des croyances ...

Leya_MK a dit…

Je cherche encore.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je lis cet article un peu tard, mais néanmoins je réagis tout de même.
Je suis physiothérapeute depuis maintenant 25 ans (aie aie aie). J'ai fait un peu de libéral et beaucoup d'hôpital, pas mal d'urgence et de réanimation. Alors la douleur j'en ai rencontré quelques fois. je me retrouve tout à fait dans ce témoignage quelques années en arrière, face à des collègues physios, infirmiers, qui étiquettent les patients, et je me rappelle de mes difficultés par rapport à eux. D'avoir été mise au pilori moultes fois parce que "tu les écoutes trop et après nous on peut plus rien faire". Ma plus grande question à l'époque était mais comment je fais pour savoir si la douleur est véritable? Un ami infirmier a débloqué mon souci en me disant que le patient a toujours raison. S'il dit qu'il a mal, c'est qu'il a mal. POint. pour une cause variable certes, mais peu importe. il souffre.
Merci mon ami, 25 ans après j'ai toujours cette phrase lorsque j'aide un patient à se lever. elle bouste ma patiente et mon empathie et surtout maintient ma capacité à me poser des questions. Sur moi. Sur la patiente. Sur le diagnostic. Sur le traitement de la douleur. Et puis zut je ne suis pas là pour tordre le bras à un patient parce qu'il dit qu'il ne peut pas marcher. Ca viendra, mais si mais si. Le patient a toujours raison.
Merci à vous pour ce témoignage

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