18 septembre 2012

Les sens du souvenir

C’est une journée comme une autre. Qui a commencé la gorge un peu serrée sur ce billet de Biche, consoeur dont je n’ai jamais entendu la voix mais qui m’accompagne, en pensées, chaque jour dans mon travail. Consoeur à laquelle je tiens beaucoup pour elle et tout ce qu’elle m’apporte.

Aujourd’hui, j’ai bossé, avec des vieux plus que vieux. Pas beaucoup de technique mais beaucoup de relationnel, quelques moments de partage, quelques moments de solitude aussi, devant la détresse du grand âge. J’ai pris plaisir à faire mon travail, de mon mieux. Comme d’hab.

Puis le retour, comme un lundi, la route, les courses et le « gommage » au milieu de la liste. Dans le rayon, la « Douche gommante à la cannelle et au sucre ». Celle-là, je m’en rappelle. Chéri aimait beaucoup l’odeur et avait discrètement pillé mon tube. Oui, MON tube. Depuis quand les mecs ça se gomme l’épiderme ??

Dans la douche, j’ouvre le tube neuf et j’hume l’odeur qui se voulait pleine de promesses. Mais quelque chose cloche. J’ai du mal à respirer tout d’un coup. J’ai un genou qui tremble, j’ai un peu mal au cœur, j’ai les yeux qui piquent. Je me rince fébrilement, je me re-lave, pour changer d’odeur et je sors au plus vite.

Maintenant je me rappelle. La dernière fois que j’ai acheté ce fameux gel douche, la dernière fois que j’ai senti cette odeur, j’étais malade.

C’était il y a un peu moins d’un an. Un banal rhume qui traînait, un 40°C de fièvre qui s’éternisait, ce rhume qui n’en était pas un. Une pathologie plus compliquée, un peu grave, pas beaucoup. On avait dit quinze jours, allez, un petit mois pour m’en remettre et basta. Mais non. S’en sont suivis une complication médicamenteuse et une complication de la complication avec perte partielle et transitoire d’autonomie. Pour une kiné, vive l’angoisse. Six rendez-vous chez le MG, un appel au 15, deux passages aux urgences, deux spécialistes, des examens, des doutes, des craintes. Plus de trente jours non consécutifs d’inactivité. Non consécutifs et pathologies différentes, je suis récusée pour les indemnités. Je fais les fonds de tiroir pour retrouver des séances non facturées pour payer ma rétrocession. Trois mois d’affilée à lutter pour guérir tout en calculant serré pour me verser un petit bout de salaire parce que le loyer lui, n’est pas en arrêt. Des patients toujours plus nombreux à appeler pour annuler encore et encore, dire que, oui, ce n’était qu’une semaine mais que non, finalement, ça sera une semaine de plus et que, promis, je fais de mon mieux pour honorer le rendez-vous de lundi prochain 18h. Le moral, l’énergie qui s’épuisent. L’homme perdu qui gère comme il peut. La famille inquiète…

Je n’écris pas pour qu’on me plaigne. Aujourd’hui, je vais bien, j’ai changé de boulot, dans mon corps, dans ma tête, beaucoup de choses ont changé. Je vais très bien même. Je suis sincèrement heureuse, épanouie, je savoure chaque jour la chance de vivre une jolie vie à deux. J’espère à trois bientôt. Je suis passée à autre chose. La vie est belle et tout ça c’est derrière moi. Enfin, c’est ce que je croyais.

Parce que ce soir, il a suffi d’une odeur. Un gel douche acheté par hasard, à l’époque, racheté ce soir. Il m’a suffi d’une odeur pour sentir ma gorge se serrer. Et me sentir replonger. Retrouver un instant mon corps meurtri et mon âme fatiguée de l’époque. Me sentir envahie de ces sensations détestées, haïes, revivre à nouveau mon état pitoyable en ces heures difficiles.

Quand je vois les marques que peuvent laisser ces expériences douloureuses, des marques profondes, invisibles au quotidien prêtes à rejaillir au moindre rappel si ténu soit-il qu’une vague odeur oubliée... Oui, quand je vois ces marques qui traînent sur moi, sur ma peau, dans ma tête, en moi, pour un truc moyennement grave, là, j’ai mal pour d’autres.

Le traumatisme de l’hospitalisation prend pour moi, ici, tout son sens. S’il me suffit d’une odeur, eux qui souffrent en silence dans leurs chambres vides et blanches, que leur suffira-t-il pour se rappeler ces difficiles instants ? La meurtrissure de l’amour propre de la personne affaiblie, dépendante, malade. La blessure de se voir diminué, de se voir sur une bien vilaine pente comme m’a dit Germaine aujourd’hui, 87 ans qui pense ne pas sortir vivante du service. Face à toutes ces cicatrices qu’ils se construisent en venant chez nous, nos armes sont dérisoires.

Et pourtant, dans le flot de souvenirs désagréables qui remonte, je chéris ce docteur de passage, de permanence aux urgences, plein d’une bienveillance si simple, si douce. Sa présence rassurante, ses mots justes et pertinents. Petite chose décrépie que j’étais, il m’a redonné force et espoir par sa façon d’être, de bien faire son travail.

Maintenant je sais, j’ai appris la valeur d’un sourire, d’un mot gentil. Même si intérieurement je bouillonne quand je n’ai pas les moyens techniques de bien faire mon travail, quand les médecins ne sont pas réceptifs à ce que je propose, quand on envoie des gens croupir dans une convalescence pourrie alors que j’avais construit un vrai plan de travail pour les renvoyer chez eux. Parce que ça coûte cher une chambre. Bienveillance, patience, chaleur, gentillesse. Ce n’est pas toujours évident, mais j’essaie de m’y tenir. Pour eux. Pour qu’eux aussi, peut-être, se souviennent, plus tard, de quelque chose de positif dans leur cauchemar.



Biche, je suis heureuse que les choses avancent dans le bon sens, tu as encore tout mon soutien, pour toutes ces cicatrices si profondes qui te feront encore souffrir. Tu as traversé ces épreuves avec une force d’âme remarquable, je t’admire. Je pense à toi. Tiens bon. Le pire est passé mais le meilleur est encore à venir, plus loin devant. Ton château de carte va avoir besoin de temps pour se reconstruire  à l’épreuve des éléments. Courage.


*Edit
J'ai retenté l'expérience. Parce que je suis curieuse et fascinée par le phénomène. Cette odeur, je sais précisément où elle me ramène. Elle ne ravive pas les souvenirs précis de la maladie. Elle ravive un instant, un seul. Elle me ramène le soir, dans les instants qui suivent la douche, devant un verre d'eau. La main de l'homme sur mon épaule. Le doliprane 1g coupé en 4, petites miettes de poudre blanche acérées qui me blessent la gorge que je n'arrive plus à avaler. Elles collent à mon palais, j'ai du mal à déglutir, j'ai la nausée. Ça ne passe plus. Je suis écoeurée, épuisée. Les larmes coulent sur mes joues. La nuit m'angoisse. Je prie pour voler entre deux cauchemars enfièvrés quelques heures de sommeil pour vraiment me reposer. Voilà. De cette vague odeur artificielle, dans ma tête, s'est associée l'empreinte de ces instants difficiles. Une effluve. Quelques minutes, un an plus tard qui re-surgissent aussi vives que si je les avais vécues hier. 
Je suis fascinée. Un peu triste aussi. Et je pense à tous ceux qui portent des cicatrices bien plus lourdes. Tellement. 

1 commentaire:

Perruche Gourmande a dit…

Beau et émouvant ce post...
Mes bonnes pensées rejoignent les tiennes pour Biche, et je te souhaite de bientôt avoir le bonheur d'agrandir ta famille!

Enregistrer un commentaire

Un petit mot à rajouter ?