4 mai 2014

Regards

Le ciel est gris et plombé.

Le temps s’étire lentement, le feu au loin oscille, du rouge au vert puis du vert au rouge sans que la file des voitures alanguies ne s’amenuise.

Depuis quelques kilomètres, les panneaux indicateurs se font plus précis, poussant plus haut chaque fois notre impatience. Nous sommes près du but mais ce dernier se défile derrière d’improbables baraques industrielles à moins que ça ne soit derrière les feuillages épais et lourds sur la droite.

Trois intersections après les premiers ralentissements, nous abordons enfin l’allée principale, frangée d’arbres immenses dont les cîmes qui se câlinent voilent la lumière grise de ce timide printemps. Entre leurs troncs massifs pullulent les touristes qui s’échappent par grappe des voitures soigneusement rangées dans d’interminables allées.

Un employé en tenue de chantier nous oriente dans le dédale des véhicules qui affichent des nationalités des quatre coins de l’Europe. Ne parlons même pas de la haie d’honneur formée d’une quarantaine de bus qui nous a accueilli à l’entrée. Adieu rêve de solitude.

A mes côtés, une fille. La trentaine pétillante.
Le teint pâle, brouillé, les yeux cernés, par un réveil un peu précipité.
Son éternel bonnet plaque sur son front de sombres mèches, un peu folles qui auréolent un regard intense et inquisiteur. Un regard de ceux qui vous marquent. Avec ou sans cernes.
Le sourire aux lèvres.  Joyeuse. Optimiste.
La menace d’averse pour une visite en extérieur ? Et alors ?

Côté pile, une tension palpable dans les épaules.
Sa façon de se lever, doucement, avec précautions, comme si elle était faite de porcelaine. Derrière son sourire, les dents serrées, crispées sur cette inlassable douleur qui jamais ne la quitte. Malade.

Ces petites notes dissonantes, marquent mon regard d’initiée comme jamais elles ne marqueront le regard de tout un chacun. Le regard de celle qui sait.
Qui comprends, en silence. Qui ne peut rien.

« Et si on demandait un fauteuil roulant ? »

Le mot est lancé. Avec désinvolture dans ma bouche, comme un défi un peu fou.
Un jeu d’enfant, un cap ou pas cap d’adultes qui se moqueraient du regard des autres. Qu’aurais-je choisi à sa place ? Aurais-je osé ? 

Dans ma tête, les mots sonnent durs. Implacables.
Comme une énième épreuve que je lui propose, comme si de rien n’était.
A-t-elle ce petit grain de folie qui lui fera voir le jeu plus que le symbole dévastateur ? « Juste » un fauteuil roulant ou l’image même du handicap. Celui qu’elle n’a de cesse de masquer aux yeux des autres, celui que cette fois, je lui propose « juste » de dévoiler ?

« Ah oui. Mais carrément » répond-elle en souriant.

Je prends les commandes. J’attache mon sac aux poignées. Elle glisse un pull dans son dos. Réajuste son bonnet, me sourie « C’est top, je suis juste à la bonne hauteur pour les photos ».
100 mètres et 50 clichés plus loin, nous sommes comme deux gamines, des étoiles dans les yeux. Le lieu est magique. Malgré l’attente, le monde, le froid, la pluie, je suis époustouflée.
Elle chante à tue-tête « Papa, papa, paparaaaaaazzi ».
Je la suis.

Le premier regard me cloue sur place. Un homme ou une femme, je ne sais plus, les traits se brouillent dans ma tête. La quarantaine peut-être. Une chaude parka et un appareil photo en bandoulière. Un effeuillage visuel des plus indécents. De haut en bas. Puis de bas en haut.

Est-ce la perspective qui rend ce regard condescendant ? Le fruit de mon imagination ?

La surprise de trouver dans ce fauteuil une jeune femme et pas une personne âgée se lit sur son visage. Ses yeux, frénétiques, recherchent un indice, un signe. Manque-t-il une jambe sous son jogging ? Y-a-t-il une cicatrice sous son pull ? A-t-elle encore deux vrais seins ? Des cheveux sous son bonnet ou le crâne chauve d’une femme fauchée par la maladie ? Y-a-t-il de l’intelligence dans son regard ? Suis-je face à une vraie personne ou un légume ?

Ma bouche s’ouvre sur un pâle silence. Le choc me coupe les jambes.
Je ne dis rien.

Devant moi, la star réclame ses chœurs.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».
Elle n’a rien vu. Ses yeux à elle, brillent de joie.
J’essuie les miens. Je souris. Je la suis.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».

Interdit de marcher sur les pelouses

« Rouler c’est pas marcher si ? »
« Trop. Allez on y va »
C’est chiant de rouler dans l’herbe. Et un fauteuil c’est pas franchement discret pour enfreindre les règles. Que personne, valide ou non, ne respecte d’ailleurs.
Nous sommes des rebelles de bac à sable.
Et alors ?

Deux, trois, quatre, cinq, dix. Les regards s’enchaînent. Je ne compte plus.
Outre ceux qui l’épluchent, je découvre le délicat plaisir d’être soi-même déshabillée par l’esprit des autres. Qui suis-je ? Qui est cette gamine, loin d’avoir la carrure pour, qui en pousse une autre ? Éducatrice, kiné, auxilliaire de vie, amie, sœur, cousine, amante…  Les questions silencieuses se bousculent dans ces yeux, verts, gris, bleus, peu importe, tous les mêmes. Je nous sens mises à nue. Vulnérables. A leur merci. 

« Stoooooop. Y avait une super lumière là. Recuuuuule. Je veux cette photo. Attends, avance, un peu, encore un peu. Stop. Ah non, y a des gens derrière, bouge, enfin, tourne, à droite. Stop, là, à gaaaaaaaauche, regaaaaaarde, c’est trop beau. Attends, ne bouge plus… ».

Autour de nous, les massifs de fleurs embaument l’air d’un parfum au goût de soleil. Le ciel gris se reflète sur les étangs qui le fragmentent en mille rais de lumière étincelante, revenant illuminer tantôt un tronc centenaire, tantôt une pelouse au vert immaculé. Entre deux, les fleurs éphémères se parent de couleurs encore plus vives.

« T’as vu le vieux, il m’a fait un clin d’œil ».

En sens inverse, dans le dédale des gens valides, plusieurs personnes âgées en fauteuils se frayent difficilement un chemin poussées par des bénévoles. Les visages sont plissés, les cheveux éparses et blanchis. Devant, un homme, un vieux costume marron, un velours côtelé un peu élimé. Une chemise blanche. Un pardessus plus foncé. Des souliers vernis un peu usés.
Ses yeux sont bordés de rides de malices. Le regard bleu délavé est vif et perçant. Ses lèvres s’étirent sur une mâchoire à demi-édentée en un pas-demi-sourire des plus sincère, de ceux qu’on sait rares. De la compassion. Taquin, joyeux. Pas de pitié. La compréhension mutuelle de celui qui connaît le coût de cette place. Pour la dignité.

Plus loin, Sebastien Loeb n’a qu’à bien se tenir.
« De là-haut, ça a l’air chouette… »
« La côte là ? Même pas peur, la clé, c’est l’élan, tu sais. »
Sur le bitume boueux, mes petites baskets adhèrent à peine. Elle n’est pas bien lourde. Mais avec le fauteuil, les sacs, et l’angle, la « petite » côte me semble soudain bien moins sympathique. Elle m’encourage en gueulant. Je lui crie dessus. L’élan, MON CUL. Les gens se retournent. Surpris. Impressionnés cette fois. Je morfle mais elle n’en saura rien. Chacun son combat.

« Pétasse ».
En pays étranger, c’est plus facile d’assumer ses envies d’injures.
Avec le sourire. Et un superbe regard hautain.
« T’as vu comment elle m’a regardé celle-là ».
J’appréhendais ce moment. Il va glisser sur elle, inatteignable.
Est-ce une façade ? A-t-elle été blessée ? S’est-elle laissée atteindre ?
Elle ne m’en laissera pas voir plus.

Mes joues rosissent de fierté. Vous saviez, vous, que d’en bas, de par terre, de parfois plus bas que terre, certains ont encore la force de regarder de haut ceux qui physiquement debout, eux assis, les dominent ? 

Un regard hautain de la fille en fauteuil sur la fille debout.
Puissance.
Précieux.

Là-haut, la vue est superbe. Les jardins se déploient dans un camaieu de vert tendre qui s’émaille de fleurs aux couleurs éclatantes. Le château en arrière plan dévoile toute sa splendeur. Un pur blanc cassé  qui explose sous un timide rayon de soleil sur l’eau sombre des pièces d’eau. La tension dans mon dos s’atténue. Dans ma poitrine, d’émerveillement, mon cœur bat plus fort. Nos yeux se croisent. Brillants. Passionnés.
Je soupire doucement.
Magie.

J’ai 10 ans. Dans ma tête, dans mon sourire, dans mon cœur.
Je souris bêtement.


Des jours, des semaines après, l’émotion reste la même. Si forte, si puissante qu’elle me serre encore le cœur. Je n’ai pas oublié les regards. Elle non plus. Mais ce ne sont pas ces souvenirs qui remontent. Ne nous restent que le frisson devant l’exception. La beauté à l’état brut.
Le délicieux goût de l’émerveillement sans limites.

La professionnelle en moi a pris une grande claque et une grande leçon.
J’ai mis un pied dans les baskets du handicap. Pour de vrai. Plus qu’à chaque fois que j’ai fait joujou avec un fauteuil pour « comprendre ». Ces regards qui m’ont touchée, l’ont déshabillée, vexée, ils n’étaient probablement pas volontaires. Ils étaient peut-être naturels. De cette curiosité de l’Homme devant une situation peu habituelle. Sans volonté de blesser.
Et pourtant…

Faites attention à vos regards.
Ou plutôt, ne faites pas attention.
Laissez glisser vos yeux.
Avant le fauteuil, il y a une personne.
Comme les autres. 

3 commentaires:

Thierry a dit…

Un grand merci pour ce témoignage.
Vous avez su faire passer votre émotion dans un récit tendre et bienveillant.

Babeth a dit…

Oh putain! Tes écrits sont rares, mais ils sont précieux. Je te love plus plus plus, quoiqu'en dise la trentenaire à tes côtés <3

Anonyme a dit…

Si vos mains sont aussi habiles et bienveillantes à soigner les douleurs qu'à écrire ou tapper ces textes qui nous figent d'émotion : j'envie vos patients.

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