18 octobre 2014

Façade de circonstance

Ce texte, je l'ai écrit il y a quelques mois. A une époque où il est sorti du coeur, de mes tripes nouées d'angoisses et de découragement. Les choses ont bien changé aujourd'hui, à suivre dans un prochain article...

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.
Elle a un mec adorable et sort tous les vendredi soir avec ses copines.

Elle sait beaucoup de choses Marion.
Elle a fait plein de formations.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ».
Ces kinés dont JE fais partie.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

Que maintenant, pour une épaule, Machin a prouvé qu’il valait mieux faire ainsi et Truc a dit ça sur le dos. Des informations nouvelles pour moi. Qui rendent caduques les compétences que je croyais avoir acquises. Et mes confrères plus âgés sur Twitter confirment.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

Mes heures de repos, moi je les passe au ménage, le linge, les courses, la cuisine. A m’abrutir beaucoup, souvent, devant des émissions débiles pour passer un peu de temps à deux. Faire des papiers, courir à la banque, à la pharmacie puis à la poste et encore à la banque.

Je me suis jurée de faire plus de sport, voir du monde. Je n’ai rien fait.

La tête engluée. Vide. Incapable de faire des projets plus chouettes que d’étendre la lessive ou regarder l’Amour est dans le Pré. Pas l’envie, la force, l’énergie ou je ne sais quoi. Pas d’étincelle dans cette vie.

J’ai repris péniblement la lecture moi qui pouvait m’y noyer pendant des heures. Mais ma bulle a disparu. Je lis rarement plus de vingt pages d’affilée. La magie n’opère plus. Celle qui me transportait ailleurs ne le fait plus. Je reste en surface. Je ne voyage plus. Et j’oublie.

J’ai plein de patients intéressants. Qui me parlent de plein de trucs chouettes. Je me dis qu’il faut que je note ça dans un coin de ma tête pour plus tard. Une heure après, il n’y a plus rien.
Mme X m’a prêté un bouquin pour illustrer son propos. Je ne sais plus de quel propos il s’agit. Elle me l’a redit pourtant « c’est pour ça que je vous ai prêté… » je me suis promis d’écouter, de retenir. Et j’ai encore oublié. Je ne sais plus quelle allusion je dois y trouver. Ça fait trois mois et je ne l’ai pas encore touché.

J’encadre des étudiants. Je suis très forte pour les descendre sur l’orthographe et les enjeux de prise en charge. Mais quand mon co-jury pose une question technique basique, j’opine de la tête, l’air de rien. Alors qu’une fois sur deux, la notion dont  il parle m’est complètement inconnue. Ce même collègue qui me trouve « irremplaçable ». La bonne blague.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé.  Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien. Enfin si j’ai fait comme #BossChéri m’avait montré l’autre jour et j’ai trouvé un anthélistésis (une vertèbre qui glisse vers l’avant, en très gros). Raté c’était un rétrolistésis, c’est l’autre qui glissait en arrière. C’était évident. Après coup. Un vrai boulet.

30 minutes, c’est parfois tellement long. Quand je n’ai pas d’idées.
Et tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche.

J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

J’ai lu un bouquin pour m’améliorer sur les bilans. Enfin j’ai lu dix fois la première page en deux mois. J’essaie. Je l’ouvre, je lis. Un paragraphe, un deuxième. Comme un robot. Et je recommence. Parce que je n’ai rien compris de ce que j’ai lu. Je me dis que je vais me concentrer cette fois. Trois fois. Et j’oublie.

Je ne sais plus comment apprendre.

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

En électro, j’ai appris que les courants sont biphasiques et non polarisés. Donc que le rouge et le noir des fils on s’en fout. Sauf que quand « ça fourmille que sur l’électrode de droite «  je suis infoutue de savoir pourquoi.

Je ne sais pas si Simone doit arrêter le tennis/la zumba/le yoga/la compétition de moissonneuse batteuse et si elle doit le faire dix jours, trente ou cent. Mais vraiment pas. Parce le lien entre le geste sportif et la blessure, je n’arrive pas à le faire. Y a quelque chose qui bloque dans ma tête. Et que j’ai oublié les délais de reprise pour les pathologies de bases et ceux de cicatrisation. Même si Marion me les a répété lundi.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je n’ai pas fait de formation. L’hôpital me les a refusées. En même temps, j’avais tellement de choses à apprendre sur le terrain. Je n’ai pas eu le courage de vaincre ma phobie sociale des gens dans les transports en commun jusqu’à présent. Maintenant, j’ai peur d’y aller et d’être démasquée.

Je suis une bonne soignante. Je crois. J’aime les gens. J’essaie de les respecter.
De les entourer, de leur apporter l’attention dont ils ont besoin.

Mais je ne sais pas/plus les rééduquer.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné. 

1 commentaire:

herminesed a dit…

Est-ce qu'il vaut mieux être une bonne kiné ou une bonne soignante ?

Enregistrer un commentaire

Un petit mot à rajouter ?