4 octobre 2014

Le camion rouge

Papa,
Tu as voulu me rassurer. Tu voudrais que je te fasse confiance. 
Elle a 16 ans bientôt. Elle a du mal à passer le cap de l'adolescence. Genre beaucoup de mal. Le genre de difficultés que moi je n'ai jamais connues. 

Comment pourrais-je ne pas te faire confiance pour faire ce que tu fais au mieux ? être papa. Et accompagner tes filles comme tu l'as toujours fait. 

Mais tu vois papa, quand elle m'a raconté ce que la "psy" lui faisait, y a mon alarme bidale qui s'est réveillée. Tu sais ce que c'est Papa une alarme bidale

Une alarme bidale, c’est ce nœud qui se réveille dans ton ventre. Tu ne sais pas quand. Tu ne sais pas pourquoi. Mais tu SAIS quand tu la sens que ça craint. Genre vraiment. Tu ne travailles pas avec des malades. Tu ne travailles pas dans un hôpital. Est-ce que tu sais Papa, ce que c’est quand t’as dans la tête « Il va mourir, il va mourir, il va mourir, il va mourir » et que vraiment quelques heures après toi il meurt ? Et que pendant des jours tu te demandes si tu aurais pu y changer quelque chose, en allant plus vite chercher le docteur que tu n’as pas osé dérangé pendant sa pause-café, en aspirant plus vite, plus fort, moins fort, la blouse ouverte etc…

Des fois ça marche pas mal aussi. Quand tu te fais prendre pour une conne par l’aide-soignante qui bosse ici depuis longtemps (8mois) et qui « connaît son taf », qui t’assure que « elle ne va pas crever dans les cinq minutes », je ne te dis pas l’orgasme quand tu vois arriver la cavalerie des réanimateurs, blouses entre-ouvertes, manches longues, cheveux au vent, montre hors de prix pour la « monter en réa, MAINTENANT ».

Jusqu’ici, mon alarme bidale ne s’est jamais trompée. Je m’en veux encore de toutes ces fois où je n’ai rien dit. Parce que trop jeune, trop inexpérimentée, trop timide, trop gentille, trop naïve et j’en passe. Tant de fausses excuses inexcusables quand derrière, elles induisent la souffrance d’autres. Des patients qui sont des nôtres. La même espèce. Le même ADN. Humains. Merde.

Excuse-moi Papa, excuse-moi de n’avoir su me taire cette fois. Excuse-moi de n’avoir pu l’éteindre seule cette alarme. Excuse mes mots durs, mes larmes qui ne sont pas le reflet de mes galères actuelles mais juste l’expression de mon inquiétude pour elle. Mon envie d’être une vraie grande sœur parfois et pas cette ombre réprobatrice ou absente.

Je voudrais avoir confiance. Je voudrais te laisser me rassurer. Mais mon alarme bidale ne se satisfait pas de tes mots. Parce que j’ai appris à ne pas croire les « t’inquiète elle était déjà comme ça hier », « non, elle a bu tout son verre canard, y a à peine un quart-d’heure, elle ne fait pas de fausses routes » ou mon préféré « non elle n’a pas mal, elle est juste psy » et qu’il me faut plus que des mots pour que mon bide ne cesse de protester.

Je sais que tu la connais Papa cette alarme. Elle est née dans mon ventre quand je suis devenue soignante. Je sais qu’elle est née en toi avec moi, quand tu es devenu Papa.

Tu m’as raconté mon histoire autrement ce soir. Pas celle qu’un papa raconte à sa première petite fille. Celle qu’un père qui redevient homme le temps d’un instant, celle qu’un père qui tombe le masque devant sa fille – qui voudrait qu’il s’adresse à l’adulte qui grandit en elle, ose enfin raconter.

« Quand tu es tombée malade, il y a trois ans, que tu avais tellement mal que tu n’arrivais même plus à t’habiller, je suis venu. Je t’ai emmenée, aux urgences, chez les spécialistes, chez ton médecin traitant. Je t’ai fait confiance. Pour gérer ta santé. Je t’ai fait confiance. Je suis restée en salle s’attente quand les médecins s’occupaient de toi sans me demander mon avis. Parce que tu es adulte maintenant… »

« Parce que je ne peux plus t’aider maintenant. Je ne fais qu’attendre que tu ais besoin de moi. Mais au fond, c’est toi qui te débrouilles, c’est dur d’être juste là et d’attendre quand je sais que ça ne va pas. »

« Quand je t’ai tenue dans mes mains pour ton premier bain, que tu ne pesais même pas trois kilos, je suis devenu responsable de toi. J’ai fait de mon mieux. C’est que du bonheur. Mais si tu savais comme parfois ça a été dur… »

« Tu n’avais pas un an. Tu avais de la fièvre. Beaucoup de fièvre. Trop de fièvre. On comptait les minutes jusqu’à la prochaine dose de doliprane. Elles étaient si longues ces minutes. Interminables. Tout le monde nous avait dit que ce n’était rien. Qu’à un an avec la vie en communauté, tu allais être tout le temps malade, mais que ce n’est rien. La fièvre, ça passe. Et ça ne passait pas. »

Ta voix s’est brisée. Tu as à peine étouffé un sanglot. Et tu m’as brisé le cœur Papa. Parce qu’un papa, ça ne pleure pas. Un papa, c’est fait pour éponger les larmes de sa princesse. Jusqu’au bout. Même à 18 ans, la veille du concours de P1 quand je suis tombée malade, la princesse a eu besoin d’un câlin, dans les bras de son papa.

Même à 22 ans, je suis restée ta petite princesse, le temps de te raconter combien je trouvais ça violent la réa, combien je trouvais les soignants durs, combien je nous trouvais tous maltraitants. T’étais chiant parce que t’essayais toujours de leur donner le bénéfice du doute alors que je voulais juste que tu me donnes raison.

Tu seras toujours mon papa et je serais toujours ta princesse.
Mais s’il-te-plaît papa, ne pleure pas. Et tu as pleuré.

« La fièvre ne passait pas.  On t’a mise dans un bain à ta température, comme on nous avait appris. Et tu as perdu connaissance. Tu ne nous regardais plus. Tu avais les yeux ouverts mais dans le vide. Un petit corps chaud qui ne réagissait plus. Qui n’interagissait plus. Tu n’étais plus avec nous. Je ne sais pas où tu étais mais tu n’étais plus là. Si tu savais ma chérie. Et ils sont venus. Ils sont venus te chercher. Ils sont venus te chercher. Dans le grand camion rouge. Celui avec le machin bleu. Ils t’ont emmenée avec ta mère dans le camion rouge avec le machin bleu. Imagine ».

Je sais. Je sais. Mais Papa, s’il-te-plaît arrête de pleurer.
« Et il a fallu faire confiance. Il a fallu »
Oui Papa, tu n’avais pas le choix. Et tu as bien fait.

Tu vois Papa que tu la connais cette alarme. Aujourd’hui encore son souvenir t’arrache le cœur et les larmes. Elle est traître cette alarme. Parce que quand c’est quelqu’un que tu aimes de tout ton coeur, elle t’arrache toute lucidité. Elle t’arrache tes mots en même temps que ton âme et te fait oublier que sur le camion, il y a un gyrophare. Et pas un « machin bleu ».

Ma princesse à moi, elle a 16 ans. Elle a le même super-papa que moi. Celui en qui j’ai toute confiance. Mais vois-tu j’ai mon alarme bidale qui pulsait pour elle. Tes mots seuls n’ont pas su me rassurer d’emblée. Tes mots ont guéri ce soir-là bien d’autres blessures. Sache-le.

Je t’aime Papa.



Je te remercie de m’avoir écoutée. Je ne te remercierai jamais assez d’’avoir ouvert ton cœur à défaut de tes bras ce soir-là. Elle va mieux et c’est loin d’être grâce à moi. Merci d’avoir été là pour elle, comme toujours. Merci d’avoir prêté attention à mon alarme bidale et d’avoir accompagné l’espacement de ses séances avec cette psy en qui je ne pouvais plus avoir confiance. 

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Et moi je pleure à chaudes larmes. Il est beau ton billet. (Et on a tjs besoin de son papa.)
Malgven

herminesed a dit…

Et des larmes dans mes yeux.

François Randazzo a dit…

En tant que fils, en tant que papa tes mots m'ont ému. Merci.

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