11 octobre 2014

Une nantie à deux balles

19h35.

Je laisse échapper ma patiente de 19h. Il est déjà là, en salle d’attente. Avachi sur la chaise en plastique qui se ploie sous le poids de sa lassitude. Je le salue et l’invite à entrer.
Il a 45 ans. Une pathologie chronique qui le ronge de douleurs et d’incertitudes. Pas de diagnostic précis. Des symptômes mouvants aussi invalidants qu’imprévisibles. Des arrêts de travail qui s’éternisent. Des hospitalisations à répétition, ponctuées d’actes diagnostics de plus en plus invasifs sans résultats probants. La sentence est toujours la même. Attendre. Attendre. Et attendre. Heureusement pour lui, il est passé à 100% pour la maladie même si on n’est même pas sûr qu’il soit vraiment malade. Il est donc exempté de dépassements d’honoraires. Ouf. Et merde.

Une dizaine de séances déjà où nous tâtonnons au gré de ses plaintes, cherchant chaque fois la thérapeutique qui lui apportera un peu de répit. Jusqu’ici et à notre grande satisfaction mutuelle, on s’en sort plutôt pas mal. On a ri aux larmes quand GrandChef de GrandHôpital a prescrit de la rééducation ACTIVE et listé tous les muscles à renforcer. Parce que vous comprenez « les massages ne vous feront pas guérir. Il FAUT FAIRE DU SPORT ». HAHAHAHA.

Entre temps, il a repris le travail. Un travail physique. Sinon c’est pas drôle. Avec beaucoup de route. Sinon c’est pas fun. Il passe au cabinet tard le soir, après ses journées marathon pour lui qui n’a pu se lever un jour sur trois ces deux dernières années.

19h36

Ce soir, il boîte. Ses sourcils sont froncés. Les épaules basses quoiqu’inégalement baissées. La tension se lit dans la cambrure de son dos. Il tient son coude droit blotti contre l’épaisseur de son blouson. Comme d’habitude, je lui demande ce qu’il attend de moi à cet instant précis. Il n’a pas de déficit systématisé. Pas de problématique particulière si ce ne sont ses douleurs qui le handicapent. Nous reverrons le reconditionnement à l’effort quand il aura dépassé la brutalité physique de ces derniers jours. Pour l’instant, l’objectif est de lui faciliter la reprise. Avec massage. Si besoin. Et si je veux.

19h37

« J’ai mal aux chevilles. Au coude, tellement que je n’ai pas pu dormir. Et j’ai ce point dans le dos qui me lance, une horreur. Et je vous ai ramené ce dont nous avions parlé ». Il pose une boîte sur la table. Un électrostimulateur prescrit par GrandHôpital. A une heure de train d’ici. Où il faut revenir pour l’initiation au maniement pour coter deux consultations, sinon c’est pas rentable, drôle.
Bon, faut dire que je lui ai promis aussi, de lui expliquer comment s’en servir. Que ça faisait partie de mes « Compétences » avec un grand « C ». ça avait l’air classe sur le moment. La tout de suite, je m’auto-gave.

Je lui dis qu’on ne pourra pas tout faire ce soir. Il fait une concession sur les chevilles.

19H39

J’ai repéré le point douloureux dans le dos, posé les électrodes et lancé un programme antalgique. Ne me prenez pas #SuperKiné, j’ai triché. Le point chez ce patient, c’est toujours le même. Et on a trouvé, il y a plusieurs séances déjà, le programme optimal pour le soulager.
19H40
J’attaque le coude. Là aussi, je connais le terrain. On a essayé l’électro, les ultrasons, les ondes de choc, la thermothérapie chaude/froide, dans tout ça, seul le massage le soulage durablement. (36 heures tout au plus, faut pas rêver !). Un peu de crème pour la glisse « Aliiiiiiice » et je pose mes mains sur son avant-bras. Je les laisse faire leur boulot pendant que nous parlons de ses péripéties de santé. De temps en temps son sourire se crispe et je relâche la pression sous mes doigts. Je vois son front se détendre doucement. Je le taquine sur ses douleurs qui sont sûrement « psy », comme ils disent. Parce que je sais. Parce qu’on sait tous les deux la galère de ceux qui souffrent sans rentrer dans les cases bien proprettes de la médecine actuelle.

19h55

Mes mains s’arrêtent. S’attardent un instant sur sa peau. Comme si on pouvait se décharger l’un et l’autre d’un peu du poids qui pèse sur nos épaules. Dans la douceur et l’intimité d’une séance. Un soignant, un soigné, de l’humain, du partage.  
J’attrape la boîte noire de l’electrostimulateur, le déballe rapidement et commence mes branchements. Je pose deux électrodes sur le bras du patient et lui présente la machine. Comment et où poser les électrodes. Que ressent-on en temps normal et quelles sensations doivent l’alerter. Les consignes de sécurité. Et les trois programmes principaux qui devraient lui convenir.
Le rendez-vous prochain est déjà pris, d’ici quarante-huit heures. Je le rassure. Il testera et on prendra le temps d’en reparler la prochaine fois. S’il a peur, il n’y touche pas et on poursuivra la prise en main tous les deux.

20h05

Je lui débranche les électrodes qu’il avait toujours dans le dos et le laisse se rhabiller pendant que je prends des notes sur la séance.

20h07

Je lui souhaite bon courage en lui serrant la main avec un sourire entendu.

20h08

Je suis là depuis 12 heures. Je fais entrer ma dernière patiente du jour.


De 19h35 à 20h07 ce soir, j’ai soigné un homme. J’ai coté un AMS 9,5 pour rééducation de tout ou partie de plusieurs membres dans les conséquences d’affections orthopédiques ou rhumatismales.

Ce soir, j’ai soigné un homme. Et j’ai gagné 20,43€. Bruts.
Ce soir, j’ai soigné un homme pour 10€ nets. 

Ce soir, j'ai soigné un homme et j'ai aimé ça. Ce soir, j'ai aimé la kiné que j'étais et l'échange que nous avons eu. Ce soir, j'ai aimé mon travail, comme à chaque fois. 
Et ça, ça n'a pas de prix.

5 commentaires:

Alicelaveto a dit…

Lyme lui aussi?

Leya_MK a dit…

Bonjour AliceLaVeto ;)
Je le soupçonne très fort. On a en déjà parlé. Mais je le laisse cheminer jusqu'à cette idée

bluerhap a dit…

Bonjour
En tant que consultant dans une unité douleur, je m'intéresse beaucoup à la coopération avec les kinés. Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il y avait de drôle dans la prescription de GrandchefdeGrandhôpital ? Parce que je ne suis pas Grandchef, mais j'aurais pu écrire cette ordonnance ...

Leya_MK a dit…

@bluerhap Merci de votre question qui soulève un point très important à mon goût. Je tiens d'abord à m'excuser si mes propos vous ont en une quelconque manière blessé.
Cette ordonnance me fait rire parce qu'elle traduit bien un mal profond dans notre profession. Le massage par décharge intellectuelle. Il est parfois tellement plus simple de masser une personne âgée qui a mal aux jambes que de lui faire faire de l'exercice ou mettre au point un programme de renforcement de l'équilibre. Il est aussi souvent très simple de "soigner" une lombalgie par du massage parce que d'emblée, le patient va se sentir soulagé. Et je soupçonne un effet placebo monstrueux du fait du contact, du "on prend soin de moi" etc... C'est facile pour le praticien parce que pas besoin de réfléchir. Alors que pour soigner vraiment une lombalgie, il faut identifier les problématiques et les corriger dans la mesure du possible. Il faut certes traiter la douleur en premier lieu mais il faut savoir ensuite faire en sorte qu'elle ne récidive pas. Ce qui passe par une prise en charge active. Et des abdominaux. Bouh.
Ce qui me fait rire et qui me vexe, c'est le raccourci fait par le médecin entre "la kiné que je vois me masse beaucoup" et les professionnels que je cite ci-dessus. Parce que je pense ne pas en faire partie. Ou rarement. Quand je masse, c'est un choix thérapeutique justifié et justifiable et pas un signe de ma faiblesse devant un patient qui veut qu'on le cocoonne et pas se bouger.
Je suis vexée parce que je déteste être jetée dans cette case.

Je rigole parce qu'à mon sens, le médecin qui prescrit s'est arrêté très vite sur une opinion partiale sans prendre en compte le contexte. Il serait absurde à J2 d'une reprise difficile du travail de faire du reconditionnement à l'effort alors que les douleurs facilement soulageable par massages menacent de compromettre la reprise.

Ensuite je rigole mais les torts sont partagés, parce que j'aurai aimé un courrier. J'aurais aimé qu'on échange sur ce patient et pas une liste de directives sous-entendant que je fais mal mon travail. J'aurais aimé que le médecin partage ses hypothèses avec moi et s'encquiert de mes choix thérapeutiques. Mais pour ce faire, il m'aurait aussi suffit de lui écrire en amont.

Je reste à votre disposition pour en discuter plus en avant ici ou par mail leyaPOINTmkATgmail.com parce que le sujet me passionne.

Encore merci pour votre réaction.

Anna a dit…

Bonjour. Oui, même remarque que Alice, ça ressemble très très fort à Lyme... Bon courage à lui et à vous...

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