20 octobre 2016

A mon presque confrère...

T’es mon premier. Le premier que j’embarque dans l’intimité de mes consultations.
Je t’ai ouvert ma porte. J’ai accepté de soumettre mon travail à ton regard.
Et en même temps, le défi que tu représentais, j’ai eu envie de le tenter. Et pour une fois, je suis allée au bout. Je n’ai pas fui. Parce que tu vois, avec Leya, mon double virtuel, anonyme, et tous ces anonymes qui gravitent autour de moi sur Twitter, j’ai beaucoup appris. J’ai grandi. Professionnellement ET humainement. Les deux à la fois. J’ai commencé à penser autrement. Et j’ai aimé la kiné que je suis devenue. Grâce à eux. J’ai appris des choses que tu n’apprendras jamais à l’école ni dans aucun livre d’ailleurs. Des choses trop importantes pour être tues. Ni pour que je les garde rien que pour moi, même si c’est confortable de ne pas avoir à en débattre.

Je t’ai beaucoup regardé. J’avoue. Enormément. Je t’ai bouffé du regard.

J’ai tout vu. Enfin je crois.
Tout ce que j’espérais voir. Tout ce que j’espérais t’avoir transmis.

J’ai vu, presque littéralement, ton cœur battre pour le soin.

Dans notre métier, en libéral, on est toujours un peu isolés. On travaille à plusieurs mais rarement en faisant plus que nous croiser. Le couloir n’est jamais l’endroit approprié pour décharger nos doutes, nos échecs comme nos petites victoires avec les collègues, entre la carte vitale, l’ordonnance à scanner et la radio à lire. A portée d’oreille des patients en salle d’attente.

Mais toi, tout ça, je voulais que tu le voies.

J’ai plein de lacunes techniques. Je n’en fais pas mystère. D’ailleurs la technique ça m’ennuie. Il y a des choses que je ne sais pas faire, que j’essaie de faire quand même et que je rate. Ça ce n’est pas mon vieux syndrome de l’imposteur qui ressort, ni ma confiance maniaco-dépressive en plein pic dépressif. C’est une des plus grandes leçons que j’ai appris de mes copains twitto-bisounours-soignants. Dans ma médecine idéale, l’humilité a beaucoup plus de valeur que l’indéfectible certitude de la réussite. Mes compétences ont leurs limites. Ce qui était une faiblesse est devenu une force.

Je ne suis pas une masseur-kinésithérapeute parfaite (parce que dans notre métier, on n’aura jamais fini d’apprendre) mais humainement, je suis une soignante qui déchire. Simplement parce que je sais dire que je ne sais pas. Ce que plein ne savent pas faire. Si tu savais comme c’est dur parfois pour certains, ça l’a été aussi parfois pour moi. Mille fois plus que de rééduquer un mal de dos. Ce que je foire souvent.

Et pourtant, je voulais que tu le voies. Je voulais que tu comprennes ce métier, que tu le vives, un peu, comme moi je le vis. Sans filtre.

Tu as su voir mes yeux briller. Ma joie sincère quand « ça va mieux ». Tu as commencé à lire toi-même leurs regards, leurs cernes, leurs soupirs. Tu as appris presque tout seul à voir avec ton cœur, la souffrance qui prend toute la place et celle qui doucement s’estompe avec les plis sur leurs fronts, la crispation de leurs épaules, le sens du silence avant qu’ils ne racontent.

Tu t’es laissé toucher par leurs histoires, par leurs peines et leurs victoires. De ta vie à toi, de tes douleurs de gosse et tes succès de cette vie d’adulte qui commence, tu as gardé dans un coin, un œil capable de lire l’amour digne, pudique mais infini d’un aidant à son soigné et vice-versa.

Et franchement, si j’ai pu t’amener à te poser des questions à ce sujet et si tu sais voir un aidant, en deuxième année de kiné c’est que nous sommes une tutrice et un stagiaire qui déchirent. La technique pure, tu l’apprendras en temps et en heure. L’humain, tu l’as en toi, mon boulot ça aura été, tout simplement de t’aider à le mélanger au soignant que tu es en train de devenir. Cool hein ?

Je n’ai pas voulu être ta supérieure. Parce qu’avec un savant mélange de pas-confiance, humilité, réalité et petit syndrome de l’imposteur, je ne me suis jamais positionnée comme ta supérieure. Je disais « mon stagiaire » mais je nous plaçais sur la même marche. Je suis une soignante. Tu allais apprendre à l’être. Le diplôme n’y change rien. J’avais eu le temps de faire un peu plus de chemin et j’avais plein de choses à te raconter sur notre voie.

J’ai bien un peu plus de savoir qui s’est heurté et fondu à quelques années d’expériences. J’ai fait des rencontres, des patients, des histoires, des échecs, des victoires qui ont façonné ce savoir. Qui a grandi, changé, évolué, qui est revenu en arrière sur certains trucs « qu’on fait comme ça depuis toujours parce que ? » et qui reposent sur du vent. Un savoir qui s’est enrichi dans des domaines dont on ne m’avait jamais parlé. La parentalité, le burn-out parental, le dépistage des violences, les aidants, la douleur chronique, la maltraitance institutionnelle envers les soignants et de certains soignants (consciente ou non) envers les soignés.

J’voulais partager cette richesse avec toi.

La technique pure, tu baignes dedans en cours, tu n’as vraiment pas besoin de moi pour l’apprendre. Par contre, pour te faire jouer au funambule entre technique et douleur, j’étais là. La technique c’est simple, c’est linéaire, c’est carré. Un patient, c’est un tout variable, fluctuant, vivant.

Une technique qui impose parfois repos et exercices quotidiens quand en face, ton patient, avant de se reposer, doit d’abord travailler, entre deux aller-retours école-crèche-nounou-médiathèque-docteur-judo-foot-gym-équitation sans oublier le combo cuisine-bain-pyjamas-lecture-dodo.

Des corps qui voudraient du temps pour eux mais des esprits qui n’en peuvent plus d’attendre que leur vie reprenne. Des dizaines d’instants où tu sais ce qu’il faudrait faire mais tu sais aussi que ça ne collera pas avec la personne qui est en face de toi. Avec ses croyances et ses aspirations.

Alors je t’ai bouffé du regard. Et je t’ai vu naître.
J’ai vu l’alchimie, c’était presque palpable.

Tu as pu voir combien il était facile de donner des exercices à faire et combien il était rare qu’ils soient réellement faits. Autant que pour eux de trouver du temps pour les faire. Même quand tu étais sûr de leur en avoir donné le sens.

Tu as vu de la détresse à nu. Des patients que tu avais connus fiers et vaillants s’effondrer, se murer dans un silence moins pénible que les mots qui ne veulent plus sortir. Est-ce notre travail, notre envie d’y arriver ou plutôt la leur, est-ce un brin de chance aussi mais tu as pu voir quelques miracles. Des gens que nous pensions perdus et qui ont fini par remonter la pente alors que nous n’avions plus d’espoir. Je suis ravie que tu aies su mesurer le cadeau que c’est d’accompagner quelqu’un sur une bonne pente.

Je t’ai posé des tonnes de questions parfois loufoques auxquelles il n’existe jamais qu’une seule réponse, je voulais juste que tu y songes. Je t’ai posé des colles sur la distance thérapeutique, sur ce que tu as ressenti quand une dame t’as serré fort contre elle, claquant un bisou sonore sur ta joue. Ce qu’en pensais ton toi-soignant et ton toi-perso. 

Je t’ai demandé de bien regarder comment je me comportais. Tu as vu que pour certains j’avais du mal à faire autre chose que du confort quand pour d’autres – qui réclament souvent, bizarrement je massais moins. Tu m’as vue enthousiaste, motivée, investie puis démunie ou lassée parfois. Je t’ai dit « regarde comment je me comporte, dis-moi si tu vois qu’avec ce patient, le courant ne passe pas ». Tu as vu que j’étais différente. On en a causé un peu. Tu étais d’accord sur le fait que ça n’était pas une bonne chose, que nous devions traiter tous nos patients de la même manière. Et puis je t’ai confié des gens. Certains avec lesquels tu as retrouvé un allant que je n’avais plus, d’autres avec lesquels bizarrement tu t’éteignais. Ce n’était pas une bonne chose mais c’était « plus fort que toi ».

Nous étions d’accord sur « ce qu’il fallait faire » ou « comment il fallait être » et tu as compris à quel point c’était parfois dur à appliquer. Pour chaque patient, différemment pour chaque soignant. Par rapport à tes croyances, aux miennes, à notre propre seuil personnel de tolérance à la plainte de l’autre.

On s’est testés sur le « ne pas rire » quand tout ton toi, toute ta personne se dit combien un patient qui même si pour exprimer sa douleur, gémit comme dans un film qui ne passerait que tard la nuit, c’est vachement drôle. Et en même temps, à quel point tu ne peux et ne doit surtout pas rire.

Tu as senti cette dualité de l’humain et du soignant qui parfois se heurtent mais qui peuvent faire quand l’un se fond à l’autre un travail bien supérieur.

Alors oui, tu m’as posé plein de questions d’anatomie où j’ai dû prendre mon air intelligent devant le patient et te répondre au pif ou de me la péter en te disant « tiens, regardons ensemble dans le bouquin » pour que tu ne vois pas que je n’en savais fichtre rien.
D’ailleurs ça m’a un peu ennuyée que pour plein d’entre eux, tu te poses plus de questions techniques que moi qui ai plutôt l’habitude de tout entourlouper avec un massage. Promis je ferais des efforts. 

J’ai potassé des bilans pendant que tu massais pour te faire croire que je faisais toujours de super-bilans. Evidemment je t’ai rabaché sans cesse combien ils étaient essentiels alors débarquer en disant « j’sais pas faire un bilan lombalgie », ça aurait cassé mon mythe.

Du coup, avec toi, je me suis aussi posée des questions. J’ai repris des consultations là où je les avais laissées trainer et mes patients qui stagnaient ont recommencé à progresser. Et je t’ai remercié.

Je t’ai fait confiance. Pour prendre soin d’eux. Tu m’as fait confiance. Tu n’as pas eu peur de me remettre en question, peut-être parce que je n’avais pas peur que tu le fasses et que je t’ai demandé de le faire. J’ai accompagné tes premiers pas dans ce métier et tu as redressé les miens qui brinquebalaient parfois.

Alors pour tout ça.
Pour l’espoir.
Pour la richesse et la bienveillance de nos échanges.
Merci mon presque confrère.


1 commentaire:

wain" a dit…

quel joli billet !

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