Ce n'est pas dans la tête. Quoique...


Les notes s’égrènent sur le piano, inégales. Certaines sont complètement silencieuses, l’appui n’était pas suffisant, sûrement. D’autres sont plus brutales quand mes doigts dérapent, des notes fortes mais éphémères qui viennent s’éteindre avant d’atteindre la voûte du plafond cathédrale du salon de mon professeur.
J’ai débuté avec bonheur il y a quelques mois, avec la sensation précieuse de faire quelque chose rien que pour moi, rien qu’à moi, de me creuser les méninges pour autre chose que le travail, la souffrance des autres ou les soucis du quotidien.
Le son ne me convient pourtant pas encore. Trop hésitant me semble-t-il, pas assez linéaire. C’est fascinant pour moi qui travaille de mes mains d’observer ma gaucherie. C’est fascinant de sentir les limites de mon propre schéma corporel, pas du tout rompu à ce type d’exercice, fascinant de le voir s’enrichir, s’étendre, doucement.
Je ne suis pas venue chercher que de la musique. Je suis venue chercher l’évasion, l’émotion, celle qui me submerge quand elle, qui m’enseigne, joue le morceau que je déchiffre à peine. Je suis venue pour m’agrandir.
Mais mes doigts chuchotent toujours sur les touches, c’est pourtant moi qu’on vient chercher pour du massage en profondeur ou simplement pour ouvrir un bocal de cornichons. Je sens la caresse, la douceur des touches qui me réjouit mais je n’ose pas, à croire.
Elle me demande de jouer plus fort. De ne pas hésiter.
Je joue plus fort, le son résonne, clair et haut et soudain la gène m’envahit. Mes épaules raides se referment sur ma poitrine ma tête se penche vers le clavier pas pour mieux le voir, pour mieux m’effacer. Ce bruit, le bruit que je fais, prend beaucoup trop de place et j’ai du mal, je supporte mal de sentir tout l’espace que j’occupe avec lui.
Ce n’est pas une histoire de doigté. Ce n’est pas une question de force. Le parallèle me saisit. Moi qui parle si souvent de ces nuances auprès de ces patients, ces subtilités qu’on est toujours les derniers à voir, à pouvoir sentir, j’y suis prise tout autant.
Ce n’est pas une histoire de niveau. C’est une histoire d’oser et d’exister. Faire de la musique, c’est faire du bruit, joli certes, mais du bruit quand même. C’est occuper de l’espace, sonore celui-ci, mais de l’espace quand même. C’est prendre de la place, une place qui irait jusqu’au plafond de cet immense salon. C’est occuper une place tellement grande qu’elle s’étendrait sûrement au point que d’autres puissent m’entendre et me voir alors que c’est plus confortable de rester cachée. C’est oser faire du bruit parce que faire du bruit c’est exister. C’est se montrer.
Et c’est dur pour moi. Plus dur que de retenir les notes, de les lire ou de les enchaîner. Dur de prendre autant de place, de faire autant de bruit que la prof que j’estime beaucoup, autant comme si j’avais autant de mérite qu’elle à être. Et ce n’est pas possible. Dans ma tête, ce n’est pas possible. Je ne peux pas être autant voir plus qu’un autre. Je ne peux pas prendre tant d’espace. Parce que je n’en ai pas le droit ? Parce que je ne pense pas le mériter ? Parce que dans ma tête, ça ne colle pas.
Je lutte beaucoup dans mon travail contre l’adage « c’est dans la tête ». Je ne nie absolument pas l’existence des pathologies psychiatriques, des désordres psychologiques, des retentissements psychosomatiques, au contraire. D’ailleurs même chez ceux qui se sentent bien, je crois qu’il y a forcément quelque chose à creuser, pas pour remuer un couteau dans une plaie mais pour se comprendre et avancer. Pour adoucir nos regards qui sont devenus si cassants envers tout le monde, et surtout envers nous-même. Je lutte contre cet adage parce que je le trouve dangereux quand il est mal utilisé et je ne le vois pratiquement que mal utilisé.
Je le crains quand il est sorti trop vite, quand toutes les autres causes n’ont pas été explorées et qu’il risque, par un raccourci hasardeux à base de préjugés, de ralentir la prise en charge de trucs potentiellement plus graves. C’est infiniment vrai chez les patients et surtout les femmes (surprise) angoissées ou ceux qui posent trop de questions. Le même mécanisme fait des ravages chez les patients en surpoids, « c’est le poids » mais non ce n’est pas toujours le poids, non ce n’est pas toujours psy et parfois c’est grave. 
Je le crains aussi quand il sert à un soignant, qui « sait » et donc qui a le pouvoir, à se défausser. Quand les explorations ont été faites et que personne n’a de réponse à apporter aux symptômes décrits, c’est plus facile de taper dans le joker « c’est dans votre tête » (= c’est vous le problème) que d’oser dire qu’on ne sait pas (=c’est ma médecine, mon travail, moi le problème). Qu’on va chercher encore ou qu’on va essayer de trouver des solutions pour amoindrir la douleur même si on n’arrive pas à donner un nom ou un lieu à ce qui la cause. Parce que cette défausse fait trop mal même si trop n’ont pas compris les blessures qu’ils causent. Dire « C’est dans la tête » c’est dire « c’est de ta faute », « tu es trop ceci/cela », « tu n’as pas su te CONTRÔLER », « tu n’as pas su tenir le choc » et c’est tuer, un peu plus celui qui allait déjà si mal. Celui qui a vu les proches s’éloigner, le travail se dégrader et son respect pour lui-même s’effacer. Bim. Parce que « c’est de sa faute » voire « j’invente » voire « je suis cinglé(e) ». Bam.
Alors non, je leur dis, ce n’est PAS dans votre tête. Ce n’est PAS QUE dans votre tête. Ce n’est JAMAIS QUE dans la tête. Et même si ça l’est un peu, un peu beaucoup, mais jamais QUE, ce n’est pas de votre faute. Vous avez fait de VOTRE mieux. Même si votre mieux n’a suffi à personne, il doit vous suffire à vous, c’était tout ce que vous pouviez faire. Et de ça, déjà vous pouvez en être fier(e).
Mais à mesure que je les regarde tous, en entier, corps et âme indivisibles comme j’ai appris à le faire, à mesure que les apaise et à mesure que je vis, d’un cours de piano au suivant, d’une amie que j’observe à une autre, je dois bien l’avouer, il y a quand même quelque chose qui se passe dans la tête et qui se voit sur les corps. Qui fait mal parfois. Dedans et dehors.
C’est la façon qu’ils ont d’exister. La place qu’ils s’autorisent à prendre. Leur capacité ou non à accepter d’être vus, entendus de vivre, d’être perceptibles par les sens des autres.
C’est tellement plus facile que de scruter le sol en marchant dans la rue. Comme si en ne voyant que le sol, on s’imaginait que les autres autour ne verraient que ça également. Lever les yeux c’est risquer de croiser un regard, risquer d’être vu, de donner à l’autre, aux autres, une ligne, quelque chose à quoi s’accrocher, se raccrocher, comme si on pouvait être digne d’intérêt, comme s’il existait des gens dans la rue pour s’intéresser à vous autrement que pour vous embêter.
Regarder par terre, c’est fléchir la tête, la suspendre un peu plus aux trapèzes mais aussi aux petits muscles comme l’élévateur de la scapula qui ne sont pas faits pour ça et qui vont vite faire mal parce que ça fait bien quatre bons kilos une tête. Regarder par terre, c’est ne plus se grandir, ne plus solliciter les érecteurs du rachis cervical, et comme il n’y a pas de petites économies, des muscles qui vont s’affaiblir puisqu’ils ne servent pas, des muscles qu’on aura du mal à remettre en route ensuite, quand la douleur sera là. Dans le même temps les muscles à l’avant vont se raccourcir et qui ne se laisseront pas rallonger facilement quand on essaiera de la redresser, la tête.
Il y a aussi quelque chose de plus profond encore qui tourne autour de la poitrine et du dos. Des épaules qui s’affaissent, qui s’enroulent pour courber l’échine. On est moins grand quand on se voûte, le regard est déjà plus près du sol, on risque moins de croiser celui des autres, encore moins de les regarder de haut, parce que se tenir droit, c’est se tenir grand, c’est voir certains de haut, être au-dessus mais ce n’est pas possible d’être au-dessus de qui que ce soit. Si.
Enrouler les épaules c’est faire reculer un peu la poitrine, la mettre à l’abri de murs de papiers. C’est dire un peu moins haut que vous êtes une femme, voir ne pas le dire du tout. Pour ne pas attirer, parce qu’une poitrine c’est un appât, un appât à emmerdes, une étiquette « mangeable » pour certaines qui est aussi inacceptable qu’intolérable mais c’est aussi pour d’autres une étiquette « femme » qui est insupportable. Parce qu’être une femme, ça veut dire être une personne adulte et accepter qu’un autre adulte puisse vous aimer. Vous trouver belle, vous désirer, mais surtout vous aimer ou simplement voir que vous existez. Pour la femme que vous êtes. Et c’est si dur, pour beaucoup plus de femmes que ce que vous croyez que d’oser l’être. Et d’oser le montrer.
C’est aussi vrai pour les hommes même si la pression n’est pas la même. Enrouler les épaules, c’est cacher les pectoraux que vous n’avez pas, la musculature sans laquelle vous n’êtes pas vraiment un homme, parce qu’être un homme c’est être musclé. Enfin c’est ce que vous aviez cru comprendre, que vous ne vous sentez pas vraiment un homme avec ce torse plat et étroit, qui se voit moins quand vous le ployez.
Enrouler les épaules, c’est augmenter la tension sur le tendon du long biceps, raccourcir les grands pectoraux qui auront toute la liberté de tirer un peu plus et en face, épuiser les fixateurs des scapulae, l’infra-épineux, le petit rond, petites choses fragiles et fines qui se fatigueront à lutter, petits David contre le gros Goliath. Les trapèzes et l’élévateur vont souffrir aussi, tiraillés entre la tête à retenir et l’épaule avancée, si lourde maintenant. Courber l’échine c’est allonger les érecteurs du rachis thoracique, même rengaine qu’au-dessus, qui vont avoir plus de mal à bosser, qui ne bosseront plus beaucoup d’ailleurs, qui dont la faiblesse installée au fil des années fera qu’on pourra vous dire cent fois  « redresse-toi » vous n’y arriverez pas.
La pesanteur est une traîtresse qui aggrave le phénomène. Elle vous emmène dans ces travers et pour s’en défaire, il faut lutter, physiquement. Encore faut-il le pouvoir, avoir les ressources de lutter, quand tout vous ramène, dans la tête à cette position confortable où vous vous sentez protégé(e).
Se tenir droit, les épaules en arrière, la tête haute, c’est prendre de la place. Beaucoup de place. Beaucoup plus de place. Ne serait-ce qu’en terme de surface. C’est exister un peu plus, avec plus de choses à voir, plus de distance couverte du regard, plus de gens aussi.
C’est donner plus de prise à la vie mais aussi aux autres, se dévoiler à soi mais surtout aux autres.
Ne pas se replier sur soi c’est dégager le ventre, le laisser libre, en danger peut-être, parce que les organes sont les seuls à ne pas être protégés par des remparts osseux. C’est accepter que son pubis, son ventre, sa poitrine, sa gorge prennent plus de place dans le monde. Et que plus de gens puissent y poser le regard. C’est s’exposer.
C’est oser exister. Quitte à attirer. Quitte à être vu.
C’est oser dire à voix haute qu’on mérite sa place, qu’on mérite d’avoir autant de place que les autres. Et cet exercice-là, est si dur n’est-ce pas ?
Alors non, ce n’est jamais QUE dans la tête.
Parfois ça l’est un peu.
Mais pas parce que vous n’avez pas « maîtrisé vos angoisses », pas parce que « vous n’avez pas su tenir le coup ». Juste et tellement parce que personne n’a pris le temps de vous dire combien vous aviez le droit d’exister, qu’il y a une place pour vous et que vous pouvez la prendre. Que vous la méritez. Quelque que soit la personne que vous êtes. Ou que vous voulez être.
Et redressez-vous. De dedans. Pour ne pas avoir mal dehors. Et avoir moins mal dedans.






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Le kinésithérapeute est avant tout un personne de soutien qui écoute tout vos maux et qui par des techniques adaptées vous remets en place en quelques séances. Bonne continuation avec votre blog.